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Au suivant !

 

- Au suivant ! gueule une voix lointaine.
Maudit onze septembre ! Il fut un temps où je passais à Lacolle aussi aisément qu'une lettre à la poste. Plus maintenant ! Tout est différent depuis ce maudit onze septembre ! Depuis que monsieur " B " a décrété que le danger venait du Canada, que notre frontière était une passoire !

Dorénavant, la méfiance est de règle et les " faces de bois " aussi. Fouilles systématiques, vérification minutieuse des passeports, et, nouvelle intransigeance : cachez ce sourire qu'ils ne peuvent tolérer ! La même rigueur que pour les photos de passeport. C'est la loi. Monsieur " B " l'a décrété, et les autres suivent.

- Au suivant ! gueule la même voix.
Huit heures ! Cette chaleur estivale me suffoque. Le nordique que je suis n'y est pas habitué. Et pas d'air climatisé dans ma voiture.
Mais que font-ils ? Ça fait au moins quinze minutes que l'on stagne !
Brel tourne. Il me révèle l'époque de Jean Jaurès. Il y a longtemps que notre beau petit monde clopine, que les forts abusent des faibles. L'attente a cela de bon. Ça me permet de lire, d'écouter de la musique, et même, de réfléchir. Il me faut l'admettre : " À toute chose, malheur est bon ". Si je l'écrivais à monsieur " B ", peut-être qu'il... ? J'ai trop peur des conséquences. Devenir le chef de son armée, son conseiller, sa muse… J'aime mieux pas !

Brel continue. Même la musique avance à petits pas lorsqu'il entonne : " Au suivant ". J'adore cette mélodie, et dans cette file, je la trouve d'une actualité déconcertante. Il faut que ces sbires l'entendent.
- Au suivant ! rabâche une voix encore lointaine.

Merveilleux ! Je viens de gagner trois mètres, même quatre ! Une longueur d'auto en une demi-heure. Gueulez, monsieur. Gueulez !
Et cette chaleur qui m'écrabouille ! Ma prochaine voiture aura un climatiseur. Un climatiseur... mille dollars de plus. Mille dollars pour une seule journée ? Je vais y repenser. Mille dollars, c'est un pensez-y bien.
Je coupe le contact moteur. Moins de pollution, économie, je respire. Je sais que l'essence est moins cher de l'autre côté de la frontière, mais encore faut-il que je m'y rende !

Ce klaxon ! Incroyable... un moment de rêverie, de distraction, et l'auto qui me précède est à cent mètres devant.
- Au suivant !
La voix, lentement, se rapproche.
Vite, le contact. On avance à deux kilomètres à l'heure, c'est vrai, mais on avance ! Ils ont sûrement ajouté quelques trous à la passoire ! Je me suis réjoui trop vite. Je coupe à nouveau le contact.
Cette chanson de Brel accapare mes pensées. Il ne fait pas moins chaud, mais j'oublie. J'ai hâte de voir leurs gueules, à ces douaniers étasuniens, quand ils l'entendront. Leurs réactions ? Depuis ces événements, Brel est-il interdit ? Vais-je être emprisonné ? Déporté au Soudan ? Torturé ? Peu importe, je vais leur en mettre plein les haut-parleurs !

Et cette chaleur, cette chaleur… J'avance encore. Lentement, mais j'avance. Je vois le douanier gueulard et, en étirant le cou, l'autre dans la guérite. Vérification complète de tous les véhicules, bagages et passeports. Pas surprenant qu'il ait fallu tout ce temps.

Je suis nerveux, j'ai les mains moites, mon cœur bat la chamade. Il ne faut pas que je me dégonfle. C'est mon tour. Je lance la mélodie, je hausse le son.
- Destination, raison du voyage, durée ?
- New York, visite, une semaine.
- Votre passeport ! Sortez, ouvrez la portière arrière et la valise !
Brel nous en met plein les oreilles. Le douanier me jette un coup d'œil austère et scrute mon passeport. Malgré le sourire, il fait la corrélation entre la photographie et mon faciès. Il referme la valise arrière et me remet mon passeport.

- Vous pouvez y aller.
Je le salue et remonte dans ma voiture. Je roule à peine quelques centimètres que je suis interpellé.

- Vous là ! me crie l'autre douanier, celui de la guérite.
Je freine. Que se passe-t-il ? À tout hasard, je l'interroge.
- Qui ? Moi ?
- Oui, vous ! dit-il en quittant son abri.
- … Rangez-vous ! Montez le volume, c'est ma chanson préférée…




Curriculum.
Gilles Ruel profite de sa retraite pour se consacrer à l'une de ses passions, l'écriture. Ses deux premiers romans, " Le coffret de Toyokama " et " Qui a chipé Kalemkalem " sont parus aux Éditions Émeraude, en 2000 et 2001. Il est aussi l'auteur de trois nouvelles parues dans " Un Lac un Fjord un Fleuve " (VIII-IX et X), "Nicolas voulait devenir un saint", "La manne bleue" et "Pauvre Francis". Il est aussi haïkiste et a participé à deux recueils de haïkus parus aux éditions David : " Dire le nord ", en 2002, et " Dire la faune ", en 2003. Cinq de ses haïkus font partie de l'anthologie Franco-Bulgare " Ombres et Lu-mière ", parue chez LCR Éditeur, en décembre 2003. Toujours en 2003, le Salon du livre de la Côte-Nord l'a nommé auteur nord-côtier de l'année. Sa dernière parution : un conte à colorier pour enfants, publié aux Éditions du Bourdon en décembre 2004 .

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