Qui a dit que dans la vie, il
faut avoir de l’ambition. Je ne sais trop qui l’a dit le premier, mais croyez-moi,
le petit Nicolas en avait !
Il devait avoir neuf ou dix ans lorsque, du plus profond de son âme, émergea
l’idée de devenir un saint.
Et pour atteindre cet auguste dessein, y avait-il un meilleur chemin que la
prêtrise ? Il voulait devenir un homme de Dieu, grossir le rang de ses
apôtres et aller, avec eux, répandre la bonne nouvelle.
Ayant parlé de son projet à ses parents, il reçut, pour son anniversaire, un
calice, une patène et un ciboire. Il pouvait enfin célébrer sa première messe !
Hélas, ce n’était pas l’activité la plus courue du voisinage. Les assistances
étaient faibles. C’était un jeu pour les jours de pluie. Il fallait recruter
très tôt, la veille si possible, afin de concurrencer les activités secrètes
du haut de la grange de l’oncle Gaby. La promesse de belles retailles d’hosties
venant de chez les sœurs du Bon Conseil, l’aidait à recruter quelques fervents.
À treize ans révolus, il entra au séminaire. Le cœur plein et l’âme légère,
il était gonflé de rêves et de ferveur. Animé d’une naïve assurance, il croyait
pénétrer dans un monde où régnait la justice, la droiture et la loyauté, un
lieu où la foi et l’amour de Dieu suffisaient à aplanir toutes les difficultés
et à conférer le véritable bonheur. Les premiers temps furent heureux. Il aimait
bien les règles, il pourrait casser son caractère parfois intempestif. La camaraderie
qui se développait avec les garçons de son groupe lui plaisait aussi. Sa première
embûche fut le latin ; la seconde : le préfet de discipline. Il a
vite compris que malgré ses incessantes prières, Dieu, dans toute sa bonté,
avait décidé d’éprouver sa foi.
Son aventure de séminariste ne dura qu’un an. S’étant vu refuser l'aide divine,
il apprit très peu de latin. Mais Dieu est bon ! Ne cessons pas de nous
le dire ! Au cours de cette année-là, il reçut tout de même
certaines révélations qui, encore aujourd’hui, lui sont d'un certain secours.
Parmi toutes celles-ci, la plus importante fut celle où il apprit comment se
faisaient les enfants. Dieu, comme nous le savons tous, choisit ses messagers.
Donc, pour ces importantes révélations, ce ne sont pas les hommes à robes qui
furent désignés. Non ! Dieu choisit plutôt deux jeunes de son niveau qui
avaient joué un peu moins à la messe et un peu plus avec les filles dans le
haut de la grange de l’oncle Gaby. Certains soirs, lorsque la surveillance ecclésiastique
se relâchait, il se joignait à eux afin de recevoir ses premiers enseignements.
Il fut estomaqué, ahuri, éberlué ! Dire qu’à ce jour, il croyait (faut
dire qu’il croyait à peu près tout ce qu’on lui disait), que c’était Dieu qui
déposait un germe dans le cœur de la maman. Supercherie ! Ce fameux germe
était un sperme et pour comble, ce n’était pas Dieu, mais chacun d’eux qui en
étaient les dépositaires. Les leçons suivantes lui apprirent qu’avec quelques
manipulations, il lui était facile de constater la productivité de son usine.
C’est au cours de ces soirées qu’il a aussi connu l’utilité de ses érections.
Étant d’une nature curieuse, il se manipulait de temps à autres afin de vérifier
l’état de sa fabrique. Il faut dire aussi que lorsque la divine semence apparaissait,
ce qu’il ressentait l’incitait à accentuer ce contrôle. Enfer et damnation !
C’était ça, les touchers impurs ! Son directeur de conscience, qui ne lui
parlait que de problèmes de chasteté, le lui confirma en se frottant obsessivement
les mains. Il se confessa sur-le-champ, se rappelant qu’un seul de ces péchés
pouvait l’envoyer en enfer pour l’éternité. TOUJOURS - JAMAIS ! TOUJOURS
- JAMAIS ! Et que dire des FLAMMES ÉTERNELLES ? Pauvre Nicolas !
Il sortit du bureau de son guide spirituel avec le ferme propos de ne toucher
à cet objet de péché que pour uriner. Hélas, à treize ans, la chair est faible.
Fort heureusement, (déjà dans sa vie, il y avait ce « fort heureusement »
qui lui sauvait la mise), la confession le lavait de tout et lui ouvrait à nouveau
les portes du Paradis. Malgré tout le ferme propos qui l’habitait, certains
jours où la curiosité prenait le dessus, il connut bien des mictions qui se
terminèrent par des frictions. Le Christ n’est-il pas tombé trois fois
au cours du même après-midi ? Vaillamment, Nicolas se relevait, se confessait
et recommençait !
Adieu sacerdoce, aube et chasuble ! Sagement, il rangea ses instruments
de culte et reprit sa balle et son gant. Il alla s’amuser avec ses copains,
et, au ton des retrouvailles, il comprit qu’eux aussi étaient très heureux de
le revoir. Après une aussi longue année, Paul et Marc avaient tant grandi qu’ils
le dépassaient presque d’une tête. Les filles aussi avaient pris quelques pouces,
surtout au niveau de la poitrine. Elles se faisaient plus coquettes, il se faisait
plus attentif. Sentant que Dieu l’avait abandonné, il s’adonna à des plaisirs
plus terrestres. Il était de tous les jeux, surtout ceux de cache-cache qui
se déroulaient le soir, à la brunante. Dieu voulait qu'une fille se retrouve
souvent dans la même cachette que lui. L’espace restreint les obligeait à une
promiscuité qui, sans qu’il ne l’avoue, était tout à fait désirée. De tout temps,
pensait Nicolas, Dieu fit en sorte que les filles sentent meilleur que les gars.
Sans se parfumer, elles dégageaient des odeurs plus fines. Embusqué avec Mariette,
il se croyait au paradis. Il profitait de son parfum et de ses longs cheveux
qui lui caressaient la joue. Le souffle court, il se renfrognait, se blottissait
afin de ne pas être vu. Quand il se tournait afin de l’entretenir de la progression
des guetteurs, il pouvait humer l’odeur savoureuse de son haleine, sucrée par
quelque friandise dont elle seule avait le secret. Nicolas priait afin qu’on
ne les découvre jamais, que cette scène paradisiaque dure pour l’éternité. Malgré
ses prières, ils étaient toujours débusqués. Un soir où ils furent tapis plus
longtemps qu’à l’accoutumée, il en profita pour lui voler un premier baiser.
Plus il se laissait aller à frôler les filles, plus il se manipulait lors de
ses fréquentes mictions. Si la masturbation avait été source de sanctification,
le jeune Nicolas, et beaucoup d’autres, auraient été canonisés bien avant leur
majorité !
Un à un, les jours s’égrenaient dans la vie du jeune Nicolas qui, fréquemment
agenouillé au confessionnal, chuchotait ses mauvaises pensées, ses mauvais regards
et ses mauvais touchers. La sanction tombait, toujours la même, deux dizaines
de chapelets. Malgré ses nombreuses confessions et son ferme propos des plus
sincères, il constatait que la masturbation prenait le dessus sur sa destinée
de sainteté. Malgré tous ses efforts, ce péché revenait avec la régularité du
métronome. Il priait, implorant Dieu de l’aider à se débarrasser de cette vilaine
habitude. Il priait et priait… Hélas, pauvre Nicolas, Dieu n’est pas sourd,
mais Il se fout éperdument des masturbateurs !
Après quelques années de réflexion, de méditation, de masturbation et de confession,
Nicolas, pour qui l’idéal premier était toujours de devenir un saint, donna
un grand coup afin de se rapprocher de Dieu. Il serait moine ! Enfin, il
entrait dans l’antichambre du paradis. Après quelques semaines, au jour de ses
vingt ans, dans un bonheur presque euphorique, en présence de ses parents et
de ses frères et sœurs, il revêtit la sombre bure. Il exultait. Ce vêtement
l’enveloppait, le protégeait contre les attaques du Malin. Enfin, il pourra
vaincre son vice !
Les jours, les semaines et les mois passèrent. Nicolas vivait un bonheur
indicible. Il pouvait à peine le croire : il était devenu chaste !
Nicolas, qui croyait que rien ne dépendait de lui, priait Dieu pour le remercier
et lui demander instamment de venir le chercher pendant ces jours de grâces.
Dieu, c’est connu, éprouve ceux qu’Il aime. Il fit donc la sourde oreille au
moine Nicolas.
Après dix mois, une semaine, deux jours et cinq heures trente de chaste vie
moniale, Nicolas reçut la visite du Malin. Il n’avait que Mariette dans la tête
et dans le cœur. Elle le couvrait de baisers. Il tremblait de tout son être
et connut une érection comme jamais il n’en avait connu. Il palpait son membre
et sentait sur lui la main de Mariette. Pour la première fois, il le faisait
sans remords, et lorsque la divine semence se répandit sur son ventre, il rêva
qu’il inondait sa bien-aimée. Il ne voulut surtout pas déranger Dieu !
Il évita le confessionnal et, quelques jours plus tard, il quitta le monastère.
Faute de devenir un saint, il se promit de devenir un homme !
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