Voici, pour votre grand plaisir, les deux premiers chapitres de « Qui a chipé Kalemkalem ? »

Ce roman est paru en septembre 2001.

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Qui a chipé Kalemkalem ?

 

Chapitre premier…

-Au voleur ! Arrêtez-le ! Arrêtez-le !

Jetant un coup d'œil par-dessus mon épaule, je vois un jeunot qui se dirige vers moi à vive allure. - Ça, il doit l'ignorer - Une telle précipitation me fait conclure qu'il est, sans nul doute, l'objet de ces cris. Un croc-en-jambe et voilà que le malotru se retrouve tête première, allongé de tout son long. Avant même qu'il esquisse le moindre geste, « bas les pattes » lui écrase la carotide et d'une main ferme, je l'empoigne au collet.

- Relève-toi. Et surtout, pas un geste.

- Laissez-le monsieur. Merci, laissez-le.

- Comment ça ? Ce n’est pas lui votre homme ?

- Oui, mais laissez-moi vous expliquer.

- Vous en êtes bien certaine ?

- Vous n'avez pas compris la dame ? Laissez-moi, dit-il, en essayant de se défaire de mon emprise.

- S'il vous plaît, ajoute-t-elle avec un sourire affable.

- Bon, mais je te garde à l'œil.

- Permettez-moi de me présenter : Noémie Laforte. Et vous êtes monsieur ?

- C'est quoi au juste, votre problème ? dis-je sur un ton bourru.

- Vous êtes fâché ? Il ne faut pas, monsieur, c'est une expérience que je fais dans le cadre d'une thèse de maîtrise.

- Une thèse de maîtrise ?

- Oui, sur les comportements humains et sociaux dans des cas de panique. Vous êtes monsieur ?

- Le Mince, Gro Le Mince.

- Si vous n'êtes pas trop pressé, je vous offre un café. Ça me permettrait de vous expliquer mon travail.

- Et lui, qui c'est ?

- C'est mon assistant. Il joue les rôles avec moi.

- Et il a un nom ?

- Oui, oui, je vous présente Florent Florentin.

- Monsieur Le Mince, me dit-il, en me tendant la main.

- Tu joues à des jeux dangereux.

- Vous êtes policier ?

- Non, privé.

- Et vous avez le droit de porter une arme ?

- Avec un permis, oui.

- Vous venez prendre un café ? On ne peut pas rester comme ça à discuter dans la rue.

- Ne me dites pas que ça aussi, c'est défendu !

- Vous savez que ce n’est pas ce que je veux dire. Nous serons beaucoup plus à l'aise pour discuter, attablés autour d'un bon café.

- Je badinais. Vous avez cent fois raison.

- Vous avez une préférence ?

- Comme une foule de gens, j’ai des préférences sur bien des choses. Ça dépend sur quoi ?

- Le restaurant, monsieur Le Mince, souligne-t-elle dans une moue qui me laisse voir que sa patience s’effrite.

- Pas vraiment, choisissez.

- Que diriez-vous de Bobinette ?

- Que du bien.

- Moi aussi, ajoute l'homme aux rôles périlleux. Surtout que c'est à peine à deux pas d'ici.

Ayant franchi les deux pas nous séparant de ladite « Bobinette », et voulant montrer à la dame que je ne suis pas un rustre, je l'invite galamment à me précéder, ce que fait aussi Florentin, sans doute convaincu que le «vous» employé est plus pluriel que galant.

D'initiatives en initiatives, il choisit la table, commande les breuvages et à peine deux minutes plus tard, trois cafés sont sur notre table. Il ne nous reste plus qu'à les boire. Fort heureusement, ils les servent noirs.

- Saviez-vous que j’ai déjà suivi des cours de karaté ? me demande l’Intrépide.

- Devais-je ? lui dis-je, interrogateur.

- Je sais que vous l'ignoriez lorsque vous m'avez assailli, mais à ma façon de tomber, vous n’avez pas deviné que j'étais initié aux arts martiaux ?

- Aurais-je dû ?

- Vous avez tout de même eu de la chance que je me laisse intercepter sans répliquer. Je dois vous le dire : il était prévisible votre croc-en-jambe. Il m'arrive parfois de faire un peu d'opposition, tout juste pour augmenter l'effet de panique autour de moi.

- J'apprécie vraiment ma chance, vraiment ! Et vous, Noémie, si vous me parliez un peu de vos travaux.

- Je suis au niveau de la maîtrise en sociologie et ma thèse portera, comme je vous le disais dans la rue, sur les comportements humains dans les situations de panique.

- Il y a longtemps que vous avez Florentin comme partenaire ?

- Depuis le début de ma thèse.

- Ce qui veut dire ?

- Presque six mois !

- Vous avez de la chance qu'il ne soit pas plus esquinté que ça. C'est plutôt dangereux le rôle qu'il a à jouer dans l'élaboration de votre thèse.

- Je sais, mais il est en super forme, et comme il vous l'a mentionné, il a une bonne base en arts martiaux. Il faut aussi dire que les gens qui l'interceptent n'ont pas toujours votre maîtrise.

Craignant de passer pour un maudit téteux, j’évite de préciser que ma scolarisation est bien loin de la maîtrise. Uniquement un an en technique policière, qui ne fut pas tout à fait réussie. Mais elle semble si contente que nous soyons tous deux de la maîtrise que je me ferme le clapet !

- Les gens sont-ils nombreux à intervenir ?

- Ce qui est surprenant, c'est que ce ne sont pas les plus costauds qui sont les plus empressés à intervenir. Encore là, vous faites exception.

- Mais pour en revenir au nombre ?

- Les petits hommes et les femmes de bonne prestance sont les plus vigilants. Tenez, l'autre jour, une femme de très forte stature, qui devait faire dans les cinq pieds neuf ou dix…

- Et pas moins de deux cent cinquante livres, ajoute le Téméraire, qui, comme toujours, avait été la victime.

- Merci, Florent. Elle lui a assené un coup de sacoche qui l'a carrément mis knock-out.

- Là, faut pas exagérer, Noémie ! Elle m'a tout au plus coupé le souffle.

- C'est là que je vois l'avantage d'être, comme tu me le disais, initié aux arts martiaux. Ça doit souvent faire la différence entre un K.O. et un souffle coupé.

- Vous en avez déjà fait ?

- Si nous en revenions à votre dame. Après avoir arraisonné votre intrépide assistant, qu'a-t-elle fait ?

- Elle l'a agrippé au collet et elle lui criait : «Vous n'avez pas honte de vous en prendre à une dame ?» Fort heureusement que je suis intervenue car elle s’apprêtait à lui faire un mauvais parti.

- Tu peux le dire ! Elle était à califourchon sur moi, et à chaque parole, elle enfonçait son gros cul sur ma poitrine. Et vous savez, avec mon souffle coupé…

- Je dois malheureusement vous quitter. Merci pour le café et à l'un de ces quatre.

- Je vous laisse ma carte, ajoute-t-elle en se levant. Si un jour vous êtes intéressé à connaître le résultat de ma recherche, ne vous gênez surtout pas pour me passer un coup de fil. Vous pourriez venir prendre un café chez moi.

- Et si vous voulez me revoir, ajoute Florentin, vous n'avez qu'à demander à Noémie. Elle sait où j'habite. Je ne détesterais pas que nous reparlions de karaté. Et surtout, méfiez-vous ! Comme je vous le disais, il était prévisible votre croc-en-jambe.

- Encore une fois, merci de m'avoir épargné. Je vous laisse.

Je ne sais toujours pas le nombre de personnes qui s'inquiètent assez du sort de Noémie pour prendre le risque d'intervenir. Drôle d'idée pour une thèse de maîtrise, mais comme je vous l'écrivais quelques lignes avant, j'sais pas, j'ai jamais fait ça, une thèse de maîtrise…

Luther Outila m'attend pour six heures. En jetant un coup d’œil à ma montre, je constate qu'il est presque cinq heures cinquante. Me faisant un devoir d’être ponctuel, j’accélère un peu le pas. Sa résidence n’étant à guère plus d’un kilomètre, je serai là à l’heure dite.

Luther est un vieil ami. J'avais eu l'occasion de le rencontrer, il y a de ça plusieurs années. Il était alors au service du bureau des enquêtes d'une importante compagnie d'assurance. Nous avions eu l'occasion de collaborer dans un dossier qui avait demandé le concours des flics d'Ici. Nous nous étions alors liés d'amitié et depuis, nous le sommes restés.

Luther m'a téléphoné ce matin et il a insisté pour que je passe le voir. Pas aujourd'hui, « aujourd'hui même » ,comme il le dit. Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes disent «aujourd'hui même» quand ils parlent «d’aujourd'hui». C'est un peu comme ces autres – ce sont souvent les mêmes - qui disent «moi personnellement». Il me semble que lorsque l’on dit moi, c'est assez personnel. Mais enfin, moi personnellement il est rare que je dise « aujourd’hui même ».

Cheminant, habité par des pensées aussi profondes, je me rends, sans presque m'en rendre compte, à la splendide résidence d'Outila, une maison avec des colonnes devant et deux lions montant la garde au bas de l'escalier. Pas des lions de pacotille faits de je ne sais quoi, des lions de pierre, madame ! Et grandeur nature, s'il vous plaît ! Un lion comme ça, c'est au moins trois mois de salaire pour un flic. Pas surprenant qu'on ne les traite pas souvent de lions. Quoiqu'un cochon en marbre, grandeur nature, cela doit être assez cher aussi !

C'est toute une maison qu'il a le mec. Avant de connaître Luther, je n’avais vu ce genre de maison que dans les magazines. Il n'y a pas moins de dix chambres, quatre salles de bain, sans compter les boudoirs et le grand salon qui, à l'occasion, peut être transformé en salle de banquet. L'ameublement et la décoration ne sont pas en reste. C’est bien beau, mais ça doit coûter une fortune en taxes, une piaule comme celle-là !

Il ne faut pas croire que je suis riche, qu'il dit, l'Outila. Je suis tout au plus à l'aise. Le veinard, il avait une tantine qui était aussi sa marraine. Un jour, comme ça va nous arriver à tous, bien après qu’elle eût cessé d’en faire, elle cassa sa pipe. Comme il était son seul neveu, elle fit de lui son légataire universel. Il hérita d'une fortune colossale qu'elle tenait de feu son époux, Aimé Legroçou. Oui, il s'agit bien de ce Legroçou là ! L'armurier qui, au cours du dernier conflit mondial, était, comme on peut le dire, du bon bord. En un mot, elle avait laissé à son cher filleul de quoi vivre très à l'aise pendant plusieurs, plusieurs années.

Six heures pile et mon index se pause sur le petit bouton lumineux de la sonnette.

Une jeune femme noire et gracile m'ouvre. - Pas moi, la porte ! - Elle m'adresse un large sourire, m’observe une fraction de seconde et me dit sur un ton des plus amical :

- Monsieur Outila vous attend. Si vous voulez bien me suivre.

- Si vous me dites où il se cache, je saurai le trouver.

- Il est au billard, mais je préfère vous accompagner.

Je la suis, et son sillon me laisse une odeur de roses et d'épices. Rarement j’ai eu l’occasion de humer un parfum aussi exotique. Si certains sont nés laids et tordus, je dois dire que cette jeune femme callipyge a vraiment été gâtée par la nature. Et quel balancement des hanches. Chacun de ses pas est un hymne à la grâce. Tout en elle est félin. C'est un régal que de suivre une telle guide.

Luther a toujours eu, du moins depuis que je le connais, un excellent goût pour le choix de son personnel. Mis à part son major d'homme qu’il appelle aussi son intendant, et qui est en plus son chauffeur et son garde du corps, son personnel est exclusivement constitué de femmes de couleur.

- Il y a longtemps que vous êtes à l'emploi de Luther ?

- Monsieur Outila m'a engagée il y a à peine deux mois.

- Et avant, occupiez-vous le même genre d’emploi ?

- Je travaillais dans un hôtel, à la restauration. C'est d'ailleurs là que Luther, je voulais dire : que monsieur Outila m'a rencontrée.

Elle se retourne et m’adresse une mimique, me signifiant qu’elle vient de m’avouer plus d'intimité qu'elle n’aurait voulu le laisser voir ! Arrivée au billard, elle frappe légèrement et attend que Luther nous invite à entrer.

- Le Mince, mon ami ! Toujours aussi ponctuel !

- Comment allez-vous ? m'informai-je en lui tendant la main.

- Combien de fois t'ai-je dit de me tutoyer ?

- Je sais, mais je trouve ça tellement chic que de vouvoyer un nègre.

- Si c'est là la seule raison, tu peux continuer à me vouvoyer, dit-il en riant.

- Monsieur a-t-il encore besoin de moi ?

- Merci, Sabrina, tu peux disposer.

La jeune femme se retire en nous gratifiant d'un sourire réservé. Elle me jette un œil complice, m’invitant à garder le secret.

- Tu prends une bière ? me demande mon hôte.

- Avez-vous encore de cette bonne bière afwikassienne ? Vous vous souvenez celles que nous avons bues lors de notre dernière rencontre ?

- Pas celles qu'on a eu le plaisir d'assécher, mais tout au moins de la même sorte, dit-il en rigolant. Toujours pas de verre ?

- Je préfère la bouteille. Il me semble qu'elle est meilleure.

-Et moi, c’est toujours dans un verre givré. Et le plus cocasse, c’est que tous les deux, nous le faisons pour la même raison.

Comme tout hôte digne de ce nom, il me sert, et par la suite, il se verse une bière tablette dans un verre givré.

- Je suis bien content que tu sois là. J'ai tout à penser qu'il se passe des choses pas très correctes dans mon entourage.

- Vous me dites « des choses pas très correctes » ?

- Oui, mais commence par t'asseoir et je te raconterai.

Il enfile une bonne rasade de bière, s'éponge les lèvres et me fixe sans dire quoi que ce soit. De longues secondes s'écoulent.

- Je pense que ce sont dans des moments comme ceux-là que l'on reconnaît ses vrais amis. Je t'appelle et tu viens. J'apprécie vraiment beaucoup.

- Et si vous me parliez un peu de ces choses ?

- T'ai-je déjà parlé de mon ami Mékébo, Hector Mékébo ?

- Je ne pense pas, ou du moins, pas à ma souvenance.

- Mékébo est dans l'import-export depuis plusieurs années. Depuis quatre ou cinq ans, il se spécialise dans l'importation d'œuvres d'arts afwikassiennes, plus précisément, des sculptures et des bijoux. Il m'a téléphoné hier, très tard en soirée. Il lui est arrivé une mésaventure épouvantable. Il cherchait depuis longtemps la statue de la déesse Kalemkalem qui est, pour la tribu du Toutanus, leur déesse de l'amour. Un de nos concitoyens, qui est d'origine toutanusienne, et qui est aussi un client de Mékébo, voulait, même à prix d'or, acheter cette statue. Je dis bien « cette statue » car selon mon ami, elle est unique. Comme tu le comprends, il s'agit de l'original. C'est ça qui lui donne sa valeur inestimable.

Il fait une pause et assèche sa bière. Comme tout bon invité, je l'imite. Et lui, me connaissant bien, sans me demander si je suis d'attaque pour une autre, il remet ça.

- La semaine dernière, l'objet si attendu arrivait au port. C'est du moins ce que pensait Mékébo.

- Sans être devin, je présume que la déesse n'était pas au rendez-vous.

- J'allais justement te le dire. Arrivé à la douane, les vérifications d'usages sont faites en présence, comme il se doit, des représentants du service des douanes. La caisse est ouverte. Et vlan ! Voilà que mon ami s'effondre. Le précieux contenu a été subtilisé. Une boîte presque vide dans laquelle se trouvent quelques cailloux et quelques bouts de fer, sans doute mis là pour faire le poids. Cent mille dollars se sont ainsi envolés, sans compter le profit qu'il aurait fait en la remettant à son acheteur. Encore hier, lorsqu'il m'en parlait, il était complètement atterré de ce qui lui arrivait.

- Dites-moi, Luther, vous me racontez avec détails les déboires de votre ami Mékébo. Il y a sûrement une raison à ça.

- En effet, Le Mince, et comme tu le dis : pas besoin d'avoir filé les mouches à feu pour deviner que je ne te raconte pas ça tout juste pour te faire la conversation !

- Ça ne me dit toujours pas pourquoi ?

- Voilà ! Mon ami aimerait après que je lui aie parlé de tes nombreux talents, de toutes les affaires que tu as résolues depuis ta défroque, - de chez les poulets, pour ceux et celles qui seraient encore à l'ignorer - que tu prennes en main cette affaire, que tu enquêtes et que tu retrouves cette statue.

Il fait une pause et me scrute attentivement.

- Vous pouvez continuer, je suis tout ouïe.

- À titre de rétribution, il est prêt à te donner la moitié des profits qu'il réalisera en la revendant, ce qui pourrait représenter pour toi une somme assez rondelette.

- Vous direz à votre ami qu’il n’est pas question que j’accepte une rétribution de cet ordre. Mon tarif est le même pour tous ceux qui ont les moyens de payer. Cinq cents dollars par jour, plus mes frais.

- Je suis certain que Mékébo sera tout à fait heureux que tu acceptes de prendre cette affaire.

- Je pense que votre enthousiasme vous fait sauter un peu vite aux conclusions !

- Mais tu viens tout juste de me dire…

- Convenez qu'il est tout à fait de mise que je rencontre votre ami avant de m'engager à quoi que ce soit.

- Je ne peux que te donner raison. Quand comptes-tu entrer en contact avec lui ?

- Le plus tôt sera le mieux.

- Je vais lui téléphoner dès demain à la première heure. Je lui donnerai tes coordonnées afin qu'il te rejoigne.

- Mentionnez-lui que j'attends son appel dans la journée. Si dans deux jours je n'ai pas eu de ses nouvelles, je considérerai que mes services ne sont plus requis, ou encore mieux, qu'il a récupéré la statue.

- Bien que ta seconde hypothèse puisse être un véritable cadeau des dieux, je suis d'avis qu'il t'appellera dès demain.

À nouveau, il assèche son verre givré et me lance un clin d'œil victorieux.

- Et maintenant, si nous passions à table, me dit-il, visiblement heureux.

- Je trouve l'idée excellente !

- Mon cher Le Mince, étant assuré que tu ne t'en ombragerais pas, j'ai pris la liberté de demander à deux de mes charmantes employées de nous accompagner.

- Je trouve votre initiative tout à fait géniale. Mais à propos, elles ne rechignent pas de devoir travailler ainsi certains soirs ?

- Oh que non ! Il faut que je te dise que je les rémunère à la semaine. Certaines étant moins fastes que d'autres, il y a des semaines où elles ne travaillent pratiquement pas et reçoivent le même salaire. Tu comprendras qu'elles acceptent sans rechigner lorsque j'ai besoin de leurs services en soirée. Et là, je ne suis pas dupe ! Elles prennent sûrement, tout autant que moi, plaisir à ces petites fêtes.

- À première vue, vous semblez être un patron idéal. Naturellement, s'il en est, ajoutai-je en souriant

- Je ne pense pas qu'elles aient à se plaindre de moi. Surtout que très souvent, ces petites rencontres se terminent fort bien.

- Si je lis un peu entre les lignes, il n’est pas faux d’avancer que vous avez des relations professionnelles élargies avec vos employées.

- Même un peu plus que ça !

- Si je comprends bien, vous les avez à peu près toutes baisées ?

- Toutes, sans exception ! Au risque de passer pour un vieux cochon, je te confesse que la baise est pour moi une condition d'embauche. Comme elles sont toutes majeures et que je les séduis avant de leur parler travail, je me blanchis la conscience en me disant qu’elles ne troquent pas leurs charmes pour un job.

- Dois-je comprendre que vous accordez plus de mérite à leurs prouesses érotiques qu'à leur curriculum ?

- Je viens tout juste de te le dire ! Je les baise, et si je trouve qu’elles sont de bonnes partenaires, je leur parle d’embauche.

- Comme ça, il me sera un peu gênant de séduire l'une de vos protégées. J'aurais comme l'impression de vous faire des cornes.

- Ne te mets pas martel en tête pour ça, Le Mince. Elles sont toutes, d'une certaine manière, mes maîtresses. Mais de là à être cocu, il y a un pas, pour ne pas dire deux ou trois.

- Vous avez, pour le moins, un sens assez aiguisé du partage.

- Tu as raison, et pour ne rien te cacher, il m'arrive de baiser avec plus d'une à la fois. Et crois-moi, c’est une aventure qui en vaut la peine. Ne va pas croire que je suis un despote, elles y prennent autant de plaisir que moi. C’est du moins de qu’elles prétendent…

- Là, mon cher Luther, vous émoussez mes instincts phalliques.

- Je ne pouvais espérer mieux. Ce soir, si le cœur t'en dit, Sabrina est tout à fait libre. Si tu réussis à la séduire, ce qui ne me surprendrait pas le moins du monde en pensant au sourire qu'elle t'a laissé en nous quittant tout à l'heure, une chambre à l'étage a été préparée pour toi.

- Et voici un gentleman, que dirait mon père. Sachez, Luther que j'apprécie le geste.

- Je dois te dire, Le Mince, que c'est une chose que j'aurai plaisir à voir se développer tout au cours de notre repas.

- Pour le moment, j'ai une petite faim qui me tenaille. Si votre offre tient toujours, je suis prêt à passer à table.

Déjà assise et nous attendant sagement, Sabrina et une autre jeune femme que je ne connais pas, mais dont l'échancrure du bustier donne le goût d'y plonger, me sourient très gentiment.

- Permets-moi de te présenter Farrah, qui a accepté très aimablement de nous accompagner pour le souper, me dit mon hôte visiblement satisfait de l'effet que produit sa protégée. Et je pense que Sabrina t'a déjà été présentée.

- Effectivement, dis-je, ajoutant un «bonsoir mesdames» en opinant du chef, afin de ponctuer mon salut.

- Si tu veux bien prendre place près de Sabrina, me demande mon hôte.

- Si cette dame me le permet.

- Ce sera avec un très grand plaisir, monsieur Le Mince.

- Cela me plairait beaucoup si vous m'appeliez Gro et aussi, que vous me tutoyiez.

- J'ai négligé de te présenter car chacune d'entre elles a reçu une documentation complète à ton sujet.

- Et qu'avez-vous appris sur moi, mesdames ?

- Nous savons, entre autres, entreprend Sabrina, que tu es détective privé; que pendant plus de quinze ans, tu as fait partie de la flicaille d'Ici, que tu étais, si tu me passes l'expression, un putain de bon flic. Un jour, toujours selon ce que j'ai lu, tu en as eu assez du chef Dugas et de toutes les tracasseries administratives. Tu as donc lâché la bande, et depuis, en plus d'effectuer certaines enquêtes comme privé, tu t'adonnes à l'écriture.

Elle fait une pause et me regarde, l'air taquin.

- À votre regard, je présume que vous savez autre chose ?

- Il me reste deux petits points très importants. Autant chez les flics que chez les privés, tu es le meilleur. Finalement, et ce n'est pas à négliger : tu es un homme à femmes, et quel homme ! écrit-on.

- Je suis vraiment très impressionné, soulignai-je. Et dire que tout ce que je connais de vous, Sabrina, c'est votre prénom.

- Est-ce aussi pour le chic de vouvoyer une négresse que tu ne me tutoies pas ?

- C'est une blague entre Luther et moi. Je vais te tutoyer, et même, toi aussi, Farrah.

- Je ne demande pas mieux, dit-elle en m'octroyant un très large sourire.

- Je suis vraiment très heureux que tu aies accepté mon invitation, Le Mince. Ce ne sera peut-être pas un souper des plus fastes mais je suis certain que nous allons bien nous amuser.

- Je suis tout à fait de votre avis.

Moi, ce qui me fait un peu suer dans ce genre de souper, c'est le nombre d'ustensiles. On ne rit plus ! Trois fourchettes à gauche, deux couteaux à droite, en plus des deux cuillères et de la petite, en haut de l'assiette. Quand tu n'es pas un habitué du grand monde, c'est fourrant en maudit. Sans compter que ça fait un paquet de vaisselles à laver !

- Voici les potages, monsieur, dit une jeune femme tout aussi noire que jolie, et tout aussi décolletée que polie.

Pendant qu'elle s'exécute, j'imagine Luther se faisant polir le manche par l’une de ces pourliches alors qu'il en déguste une autre. Et il y a encore des crétins qui soutiennent que l'argent ne fait pas le bonheur ! Des aventures comme celles là, ça ne doit pas arriver bien souvent à ceux et à celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté, !

- Un peu de vin, Le Mince, me demande mon hôte.

- Oui, et je suis certain qu'il sera encore meilleur si c'est Sabrina qui me le verse.

- Alors, Sabrina, tu t'occupes de notre invité, s'empresse d'ajouter Luther.

- C'est ce que je m'apprêtais à faire, monsieur.

Tout en versant le vin, elle me regarde langoureusement, s'inclinant légèrement vers moi, me laissant voir ses jolies formes rondes. Je lui prodigue un sourire d'encouragement et fixe effrontément sa jolie poitrine afin qu'elle voie bien qu'elle me fait envie. Elle se penche davantage comme pour m'inviter à la regarder un peu plus. Nos regards se croisent à nouveau et son sourire complice ne me laisse aucun doute : elle a un goût de blanc !

- Dites-moi, Luther, possédez-vous d'autres informations sur l'affaire de votre ami ?

- Hé bien, répond-il, d'une voix hésitante.

- Préférez-vous que nous parlions d'autres choses ? Je ne voudrais surtout pas importuner ces dames.

- Ça ne nous importune pas du tout, souligne Sabrina.

- Je sais que Mékébo a assisté au chargement, et il peut confirmer que la chose était belle et bien là au départ du port de Mététibatola.

- Était-ce uniquement un navire de fret ?

- Non, et c'est peut-être là que tu vas commencer à te promener. Il y avait, sur ce bateau, quarante cabines qui étaient toutes occupées.

- Et les membres d'équipage, vous en connaissez le nombre ?

- Selon Mékébo, ils étaient au-delà de quatre-vingt. Ça te fait plusieurs personnes à suspecter.

- Il est vrai qu'au départ je suspecte tout le monde, mais il m'est toujours assez facile d'en éliminer un bon nombre sans que cela ne me demande trop d'efforts.

- Comment fais-tu pour les départager, interroge Farrah

- C'est habituellement la partie la plus facile de l'enquête. Je dis « habituellement » car il arrive que je connaisse des emmerdes même à ce niveau.

- Peux-tu nous dire comment tu procèdes ? enchaîne Sabrina.

- Oui, mais avant, connaissez-vous le nom du navire ?

- Je n'ai pas cette information, mais je suis certain que Mékébo l'a.

- Et maintenant, tu nous le dis comment tu procèdes ? redemande la trépidante Sabrina. Tu l’ignores sûrement, mais les enquêtes policières m'ont toujours fascinée.

- C'est la même chose pour moi, enchérit Farrah.

- Cela ne vous ennuie pas, Luther, que je leur explique quelques rudiments de l'enquête ?

- Au contraire, je suis certain que moi aussi, j'apprendrai beaucoup sur tes méthodes.

- Alors soit, voici quelques explications. Dans un premier temps, quand je suis placé devant une situation comme celle-là, il est impératif que j'obtienne la liste des passagers ainsi que celle des membres de l'équipage.

- Et comment tu les trouves, ces listes ? s'enquiert Sabrina.

- Pour les unes, je dois référer au service des douanes, alors que pour les autres, ce sont les dirigeants des ports qui détiennent l'information.

- Et ils te donnent ces informations comme ça ?

- Il arrive que les gens collaborent et qu'ils me donnent les informations dont j'ai besoin. Quand ils refusent, il y a toujours le subpoena qui peut les contraindre à me donner l'information.

- Et c’est difficile d’obtenir un subpoena ? continue â m'interroger celle qui semble se promettre à moi.

- Comme pour beaucoup d’autres choses, il y a la procédure, cette chère procédure qui m’a tant de fois mis sur les genoux. Il faut demander à un juge, faire la preuve que l'information est là et qu'elle est essentielle pour incriminer la personne soupçonnée. S’il n’est pas trop téteux ou pas trop bouché, souvent l’un vient avec l’autre, le document s’obtient assez facilement. Cependant, lorsque je suis à l’étranger, comme le dirait ma bonne vieille tante Adélyre : « Oublie ça, ti-gars, vaut mieux pas y penser ! » Quant à soudoyer des sous-fifres de la magistratures je préfère de beaucoup investir dans les flâneurs et les piliers de tavernes. Beaucoup moins chers et drôlement plus efficaces !

- Explique-moi comment tu procèdes, demande Farrah, qui semble, elle aussi, s’intéresser au travail que je fais.

- Le principe est qu’il y a toujours quelqu'un, quelque part, qui a un renseignement à vendre ou à donner. Quoique le second soit beaucoup moins fréquent. Il s'agit de trouver la personne qui a le renseignement que tu cherches et d'y mettre le prix.

- Et tu les trouves comment ? continue Sabrina. Ce ne sont sûrement pas tous les flâneurs et les habitués des bars qui ont les renseignements que tu cherches.

- Tu as tout à fait raison, mais quand tu sais où chercher, ça peut s'avérer assez facile.

- Et c'est cher, demande la compagne d'Outila.

- Ça dépend de bien des choses, mais où que tu sois sur cette belle planète, tout homme a son prix.

- Et toi, tu as un prix ? s'informe celle qui a un goût de blanc.

- Lui, c'est cinq cents dollars par jour, plus les frais, conclut Luther, afin de clore le sujet.

- C'est vraiment ton prix ? me demande ma compagne avec un malin sourire.

- Crois-tu que Luther mentirait là-dessus, interrogeai-je d'un ton qui ne trahit pas notre amitié.

- Bien sûr que non, et pas sur autre chose non plus, reprend-elle candidement.

- Mais pour toi, ma belle, il ne saurait être question d'argent, murmurai-je en lui mordillant le lobe.

- Tu me flattes, ajoute-t-elle d'une voix mielleuse, tout en me frôlant du bout des seins.

On bande à moins. - du moins moi - Plus je la regarde, plus je la trouve désirable et plus ma convoitise se fait pressante. J'ai follement envie de caresser sa peau de soie, de lui titiller les mamelons et de goûter son élixir, pendant qu'elle me rendra mes caresses.

- Tu sembles bien rêveur, me souligne mon hôte.

- Je dirais plutôt que je projette.

- Projeter est bien, me dit-il en souriant, mais la commune union, n'est-ce pas là le seul projet utile ?

- C'est justement dans ce sens que je projetais, confirmai-je en lui rendant, autant que je le peux, son large sourire.

- Le souper se terminant, Luther nous propose de prendre les digestifs chacun de notre côté.

- Vous ne pouvez avoir une meilleure idée ! Surtout qu'après quelques connivences, Sabrina est très intéressée à me faire visiter l'étage.

- Tant mieux, me dit Outila. Comme ça, mon ami, tu passeras, j’en suis certain, une excellente nuit !

- Il est probable que je partirai dès l'aube. Comme il est possible que le problème de Mékébo m’intéresse, vous comprenez que j’aurai certaines affaires courantes à régler avant de m’y consacrer. Alors merci pour cet excellent repas. À propos, demandez-lui de m'appeler en début d’après-midi.

- Je ferai comme tu me le demandes, mais n'oublie surtout pas de profiter de cette nuit de repos avant de t'embarquer dans cette galère.

- Merci pour le conseil. Soyez assuré que je le suivrai à la lettre.

Sur ces mots, Sabrina, me prenant la main, m'invite à la suivre.

Chapitre second…

Finalement je ne quitte la résidence de Luther que vers les six heures trente. À mon réveil, nous sommes blottis l’un contre l’autre, nos corps partageant la même chaleur. Je la regarde, et doucement, mes doigts glissent sur sa peau de soie. Elle ouvre les yeux et m’enlace passionnément. Je sais que je dois partir, mais je ne peux le faire avant de reprendre, une dernière fois, cette merveilleuse compagne d'une nuit. De tous nos ébats, c'est la position de la brouette renversée qui l'a le plus enivrée. Afin de lui laisser l'empreinte de mon membre, je la prends comme elle le désire. Elle se laisse tomber à la renverse, les mains au sol, m'offrant toute la grâce de ses courbes. À chaque fois que mon pubis rencontre le sien, ses seins frémissent légèrement et elle pousse de petits cris tout en me conjurant de continuer. Qu'elle est belle, cette femme noire qui s'offre à moi avec tant de grâces ! Je voudrais que ces instants ne se terminent jamais. Je la prends avec vigueur et tendresse, retenant le plus possible l’explosion de ma jouissance. La surexcitation me gagne. Je tressaille, et une fois de plus, je l'inonde pendant que mes râles se mêlent aux siens.

* * * * * *

Songeur, je vaque à mes occupations habituelles tout en pensant à cette délicieuse nuit. Juste à y penser, j'ai le membre qui s'étire, prêt pour une autre tendre guerre. Il n'y a pas à dire, il faudra que je provoque le sort afin que nous remettions ça.

Mais je n'en suis plus là. Mékébo va très possiblement m'appeler dans moins d'une heure et avant qu'il le fasse, il faut que je passe un coup de fil à l'un de mes bons amis, Hector Fanzone, de l'Internationale. De réputation et de faits, il est habituellement très au courant de tout ce qui se magouille sur notre belle planète.

Sans perdre un instant, je signale le numéro de l'Inter. Ça sonne à peine trois coups et une voix toute féminine identifie la boîte.

- Hector Fanzone, s’il vous plait.

- De la part de qui ? - et non pas,« qui est le porc qui ? »

- Le Mince, Gro Le Mince.

- Attendez une minute, je vérifie s'il est occupé. Ce ne sera pas long, je vous le passe.

- Le Mince, ça alors ! Ça fait une mèche que je ne t'ai pas entendu. Comment vas-tu ?

- On ne peut mieux. Et toi ?

- Pas mal non plus. Que me vaut le plaisir de ton appel ?

- Tu me connais, toujours un petit renseignement à quémander.

- Et là, t'es sur quoi ? Si c'était sur qui, je suis certain que tu te serais débrouillé tout seul, dit-il avec une subtilité toute policière.

- Pour l'instant, je ne suis encore sur rien, mais d'ici une heure ou deux, on va me demander de retrouver une statue qui se prénomme Kalemkalem. Elle est, selon ce que j'en sais, la déesse de l'amour pour la tribu des Alavaliennes, qui elle, se trouve dans la région du Toutanus. Ça te dit quelque chose ?

- Là, mon vieux, tu m'en bouche un coin ! Je ne connais pas du tout cette tribu d’Alavaliennes, pas plus que le Toutanus, et encore moins cette déesse Kalemkalem. Quoique, avec un nom comme celui là, je suis tout à fait certain que nous nous entendrions à merveille.

- Et tu n'es sûrement pas le seul.

- Tu m'as dit que dans une heure, tu seras appelé. As-tu des «promunitions», comme dirait le Chauve ?

- C'est pas mal moins ésotérique que ça. J'ai un ami qui a un ami qui s'est fait subtiliser cette statue entre le port de Mététibatola et celui d'Ici. Je t'appelais comme ça, à tout hasard. Selon mon informateur, le bonhomme, Hector Mékébo, n'a pas déposé de plainte. Du moins pas officiellement. Par contre, je sais par contre qu'il a gueulé assez fort. Les douaniers ont peut-être fait état de la situation car il a, semble-t-il, pété une couple de coches. Il devait aussi y avoir l'inscription sur le listing.

- Je fais vérifier si le service des douanes a fait mention de l'événement. Je confie ça à l'un de mes gars et je te rappelle là-dessus au plus tard demain. Même aujourd'hui, si j'ai l'information.

- Merci trois fois. À plus tard.

- As-tu le plaisir de revoir, de temps à autres, les anciens collègues ? me demande-t-il sarcastiquement.

- Non, et disons qu’ils ne me manquent pas trop. Quoique, avec Blondin, il m’arrive de passer de bons moments.

- Je te rappelle. À propos, t'es toujours au même numéro ?

- Oui, mais j'ai quitté l'hôtel. Disons que la direction commençait à me faire chier royalement.

- Ne m'dis pas que t'es retourné chez ta mère ?

- Il en eut fallu de peu, dis-je en riant. Je me suis acheté un p'tit condo sur la rue des Estourdis. J'ai une bonniche, et pour la bouffe, je me surprends.

- Attention aux empoisonnements.

- J'attends ton appel. et encore merci.

Un petit trois minutes de masturbation intellectuelle… Rien de mieux pour la mise ne forme d’un plan d’enquête !

Ça ne prend pas trois secondes que j’ai déjà identifié la première chose à faire : vérifier l'inscription que Mékébo a faite pour le transport de sa déesse. Je vais le demander à l'intéressé dès que je le rencontrerai. Par la suite, il devra me raconter, dans les plus menus détails, le rôle qu’il a joué dans la quête de cette statue.

Le temps d'avaler une bouchée, et si ce monsieur n'a pas appelé d'ici là, il sera réduit à laisser un message sur mon répondeur. Je ne peux l’attendre plus longtemps !

Il faut que je vous l’écrive : une chose qui, parmi tant d'autres, me fluidifie carrément le bol fécal, c'est de tomber sur un répondeur. N'allez pas croire que j'ai l'esprit vengeur. Il m’en faut un. Je le garde car en plus de me servir pour les jours de grande constipation où je n'ai qu'à me téléphoner pour régler mon problème, il m’est utile pour enregistrer mes messages. Mékébo pourra le faire si je suis absent. J'ai aussi un cellulaire qu'il m'arrive de trimballer. Comme vous le constatez, pour un gars qui ne cesse pas de chialer après la sordide invention de monsieur Graham Bell, je suis assez bien équipé !

En plongeant la main dans la poche de ma veste, j’effleure la carte de visite que m'a laissée Noémie Laforte. J’ai beau tourner son projet sous toutes ses facettes, je trouve que c'est une drôle d'idée pour un sujet de thèse. Et que dire de la méthode d'échantillonnage ! Si Florentin ne réussit pas à se faire esquinter pour de vrai, au mieux, avec toutes ses fausses alarmes, elle fera en sorte que les gens se foutront éperdument des filles qui crient au loup. Il me semble qu'une affaire comme celle qui me sera soumise est plus étoffée pour ce qu'elle veut écrire. Faut dire aussi que de travailler avec un beau brin de fille comme elle ne me déplairait sûrement pas. Si Mékébo m'appelle, je lui en parlerai.

La sonnerie du téléphone me sort de ma rêverie. L'afficheur – j’ai aussi ce gadget - m'indique que c'est lui. Il faut croire qu'il a lu dans mes pensées.

- Oui, Le Mince.

- Bonjour, monsieur, mon nom est Mékébo. Luther vous a parlé de ma mésaventure. Est-il possible que vous m'aidiez ?

- En effet, c’est une possibilité. Mais avant, il est impératif que je vous rencontre.

- Je trouve tout à fait normal que nous nous entendions d'abord sur votre rémunération.

- Pour moi, ce point est un détail de second ordre. Je pense que vous avez plus urgent à me dire.

- Je comprends.

- Ce qui m'intéresse en premier lieu, c'est de connaître tous les détails de cette affaire. Il est primordial que vous me racontiez absolument tout ce que vous savez. C'est d'abord pour cette raison que je veux vous rencontrer. Si je pense pourvoir vous aider, alors je vous parlerai de mes émoluments.

- Vous est-il possible de venir chez moi ?

- Donnez-moi votre adresse.

- Quand pensez-vous passer ?

- Cet après-midi, vers les quatre heures, ça vous va ?

- Je ne m'attendais pas à tant d'empressement. Outila m'a dit combien vous êtes occupé. C'est au cent quarante du Vieux Fort. Vous connaissez ?

- Je serai chez vous à quatre heures.

- Merci, monsieur, vous m'enlevez un terrible poids. Je vous attends à l’heure prévue.

- À plus tard, dis-je en raccrochant.

J'ai bien hâte de connaître sa version des faits, au Mékébo. Quelque chose me dit qu'il y a anguille sous roche. Un colis de cet ordre est habituellement, pour ne pas dire toujours assuré. Au pire, il perd son profit, mais il récupère sa mise. Et pourquoi ne pas laisser agir les enquêteurs de la compagnie d'assurance ? Pourquoi faire appel à un privé ? Il ne manque surtout pas de poulets et de corniauds de tous ordres qui seraient ravis d'être saisis d'une telle affaire. Une chose qui me turlupine encore plus est le montant d'argent qu'il était prêt à me donner, selon Luther, pour que je retrouve cette statue. J'ai de plus en plus hâte de le rencontrer, le bonhomme !

Bien avant l'heure dite, je suis au cent quarante du Vieux Fort.

Ils ont du fric, les gens de la minorité visible d'Ici. Chez Mékébo, il n'y a pas que des lions en marbre. Il y a un portail avec une grille, une sonnette et un interphone. Ne manque plus que les gardes armés.

Je m'annonce et une voix m'informe que la grille s'ouvrira, que je suis attendu à la porte centrale. Je roule lentement dans l'allée centrale qui mène à la porte du même nom. Un tapis de fleurs borde ce chemin. Des érables, d’énormes ormes ainsi que quelques cyprès donnent à cette propriété une allure domaniale. Allée faisant, je repère un système de surveillance par caméras à infrarouge. Placées en quelques endroits stratégiques, elles balaient toute l'allée et l'ensemble de la façade de cette somptueuse demeure.

Méfiant, le Mékébo ! À moins qu'il y ait des exports-imports plus périlleux que d'autres…

En posant le pied sur la première des six marches, la porte centrale, vu que c'est là que je suis attendu, s'ouvre. Et une dame m'apparaît, oblique dans l'embrasure.

- Monsieur Le Mince ? me demande-t-elle, tout comme si elle attendait bien du monde.

- Oui, répondis-je.

- Si vous voulez bien me suivre, je vous conduis à Monsieur, qui vous attend.

Elle marche devant moi. Son dos encore bien droit et ses cheveux parsemés de gris lui donnent un air très digne. C'est une femme sans âge. Elle marche d'un pas sûr et traîne nonchalamment une canne au bout caoutchouté qui fait un «squish» à chaque fois qu'elle avance le bras.

- Ce ne sera pas bien long, me dit-elle sans se retourner. On y est presque, c'est juste en haut de l'escalier.

- Je peux m'y rendre seul, osai-je.

- Sachez, jeune homme, que malgré quelques marques de flétrissures, je suis tout à fait capable de gravir cet escalier. Si j’osais, j'ajouterais que pour les galipettes, si j'en avais la chance, j'en userais plus d'un.

- Vous semblez garder la forme.

- Sûrement plus que vous ne le pensez ! Le malheur, c'est qu'on ne me regarde plus. Du moins, pas comme on me regardait il y a une vingtaine d'années.

Il m'est facile de croire que dans ces années-là, elle devait faire chavirer bien des cœurs. Encore aujourd'hui, son sex-appeal et la passion qu’elle dégage ne se démentent pas.

Elle frappe lourdement à la porte.

- Parlez fort, il est un peu sourd.

- Entrez, crie une voix de l'intérieur.

- Monsieur Le Mince, dit-elle d'une voix forte.

- Armandine, combien de fois vous ai-je dit de parler moins fort ?

- C'est que des fois…

- Laissez-nous, j'ai à discuter avec monsieur, reprend-il sèchement.

Un homme noir de petite stature, les cheveux lissés à la brillantine, se lève et me tend amicalement la main.

- Je suis vraiment très heureux de vous rencontrer, monsieur Le Mince. Comme me l'avait dit Luther, vous êtes d'une ponctualité remarquable. Avant que nous ne discutions, vous prendrez bien quelque chose ? J'ai un scotch d'une trentaine d'années. Vous aimez le scotch ?

- À l'occasion, j'aime bien.

- J'ai là quelques bouteilles que j'ai rapportées d'Angleterre.

Il me tend un verre et m'invite à m'asseoir afin qu'il puisse me faire le récit de sa mésaventure.

- Il faut d'abord que je vous dise que Luther m'a parlé de vous dès que je lui ai fait part de ce qui m'arrivait. Vous êtes, selon lui, le meilleur flic. Excusez-moi, reprend-il, l'air confus.

- Continuez, il faut bien appeler un chat un chat.

- Je pense que nous sommes faits pour nous entendre. Je disais donc que selon Luther, vous êtes le meilleur. C'est la raison pour laquelle j'ai fait appel à vous.

- Je suis très heureux de vous l'entendre dire. Comme il est toujours préférable de commencer par le commencement, en passant, délicieux ce petit scotch, racontez-moi le long et le large de cette affaire qui vous occupe et ce, dans les plus menus détails.

- Je préférerais que vous disiez : « qui nous occupe. »

- Racontez, ça viendra peut-être.

- C’est une longue histoire… J'ai d’abord cherché cette statue sans succès pendant plus de deux ans. C’était une commande vraiment spéciale. Un de mes clients, un Toutanussien d'origine…

- Excusez-moi de vous interrompre, quel est son nom ?

- Si vous le permettez, je préfère ne pas dévoiler son nom pour le moment.

- J'insiste, monsieur Mékébo.

- Est-ce vraiment utile ?

- Monsieur Mékébo, quand je vous demande une information, c'est que je la juge utile et importante, pour ne pas dire essentielle. Il faut que vous me fassiez pleinement confiance. Sans ça, je ferme les livres et vous vous trouvez un autre joueur !

- Je vous fais confiance, mais je veux aussi comprendre. Dites-moi ce que va vous donner cette information ?

- Ce gars-là est mon premier suspect.

- Là je vous arrête ! Et pourquoi pas moi ? qu'il interroge, le Mékébo, offusqué.

- Vous êtes mon second.

- Soyez sérieux, Le Mince ! Donnez-moi une seule bonne raison qui peut vous amener à penser que lui ou moi pouvons être suspects ?

- Avez-vous pensé à l'économie qu'il ferait, le mec, si, au lieu de vous l'acheter, il vous la subtilisait ?

- Jamais il ne ferait une chose pareille !

- Et dans votre cas, le motif est tout aussi évident que le nez au milieu du visage.

- Ce qui veut dire ?

- Simulation d'un vol. L'assurance paie et après que la poussière est retombée, revente de l'objet sous une nouvelle appellation. Ceci pourrait pour un esprit un peu tordu, représenter une affaire des plus alléchante.

- Mais vous n'y pensez pas ! Croyez-vous vraiment que je pourrais être capable d'une telle supercherie ?

- À vrai dire, je ne sais pas, je ne vous connais pas. Par contre, il y a une chose que le métier m'a apprise depuis belle lurette. La pire erreur que je puisse faire dans une enquête, c'est d'éliminer des suspects sans avoir fait la preuve qu'ils sont blancs comme neige, si vous me passez l'expression.

Il me regarde et il m'écoute presque religieusement.

- À titre d'exemple, prenons le taux de succès des enquêtes faites par la flicaille d'Ici. Consultez les statistiques et vous constaterez que les affaires résolues représentent à peine douze pour cent de l'ensemble des cas qui leur sont soumis. Pourquoi ? C'est fort simple ! Ils ont, comme bien d'autres, cette fâcheuse habitude de commencer par éliminer toutes les personnes qui à vue de nez, n'ont pas de motifs valables. Mais dites-moi, monsieur Mékébo, qu'est-ce au juste un motif valable ? Vous avez dix personnes et vous avez la chance d'avoir dix motifs valables, très différents, de commettre le même méfait. Vous me suivez ?

- Sans oser dire que vous versez dans l'exagération, je trouve votre énoncé plutôt gratuit.

- Je vous donne un exemple. Supposons que j'entre ici par effraction et que je vous ligote. Le lendemain, à l'aube, la dame qui m'a si gentiment reçu vous détache. Quel sera le premier geste que vous ferez une fois libéré de vos liens ?

- Je vais vérifier le contenu du coffre-fort, répond-il, tout heureux de sa réponse.

- Vous avez tout de suite conclu que le motif était le vol.

- Il ne faut pas être un super flic pour trouver ça, affirme-t-il avec assurance.

-Si je vous dis que cette incursion avait été faite de connivence avec votre intendante ? Que cette machination visait à ce que nous passions ensemble une folle nuit d'amour. Que diriez-vous ?

- Que je suis fort déçu. Je commence à penser que Luther m’a joué un sale tour. Cette hypothèse est de la pure folie, pour ne pas dire qu’elle relève de la démence. Je m’interroge. Est-il utile de continuer cette conversation ?

- Un homme aussi civil que vous me laissera sûrement le temps de terminer mon scotch. Pendant que je déguste ce fin élixir que vous avez eu la gentillesse de m’offrir, Pouvez-vous demander à cette dame de venir ? Comme vous me pensez un peu fou, vous ne risquez pas de perdre la face.

- Par respect pour l'amitié que je porte à Outila, je la fais demander. Mais je vous dis tout de suite que c'est la dernière chose que nous ferons ensemble. Vous me voyez contraint d'aller voir ailleurs.

Il appuie sur le bord du meuble près duquel il est assis. À peine une trentaine de secondes plus tard, la gouvernante fait son apparition.

- Monsieur m'a demandé ? s'informe-t-elle en pénétrant dans la pièce.

- Le Mince vient tout juste de me soumettre une hypothèse tout à fait invraisemblable dont, à sa requête, je te fais part. Tu réponds franchement, ce n'est qu'un jeu sans aucune conséquence.

- Mais avant, Mékébo, si vous me le permettez, je vais poser une question à madame Armandine.

- Faites donc. Au point où nous en sommes !

- Dites-moi, si quelqu'un entrait par effraction dans cette demeure dans le but de voler Monsieur, que feriez-vous ?

- Monsieur sait qu'il peut compter sur moi. Je ferais tout ce que je peux pour que ce brigand, ce criminel, reparte sans avoir eu la chance de commettre son crime ! Je vous jure qu'il goûterait à cette canne, ajoute-t-elle, en la brandissant fébrilement.

- Merci, vous pouvez y aller, Mékébo.

- Supposons que Le Mince s'entende avec toi pour que vous passiez ici une nuit de rêve. Cependant, afin d’être certain de ne pas être dérangé, il doit m'attacher. Il est convenu que tu me détacheras dès son départ et qu'aucun mal ne me sera fait. Accepterais-tu une telle proposition ? Comme je te le disais, il n'y a pas trois minutes, ceci n'est qu'un jeu. Tu réponds très librement. Écoute ton cœur.

- Si j'avais l'assurance qu'aucun mal ne vous serait fait, au risque de vous décevoir, monsieur, j'accepterais. Vous n’y pensez pas ! Toute une nuit avec un jeune homme plein de vigueur comme monsieur Le Mince ! Dommage que ce ne soit qu'un jeu.

- Merci, Armandine, et comme tu viens de me le rappeler, ce n'est qu'un jeu.

La dame me regarde d'un œil brillant et m'adresse un très large sourire.

- Merci, Armandine. Tu peux y aller.

- Si Monsieur a encore besoin, dit-elle en refermant délicatement la porte.

- Là, Le Mince, je suis estomaqué. Armandine, qui à son âge, a encore le goût de la baise. Et avec un homme de votre âge en plus ! Je ne la savais pas aussi vicieuse !

- Et vous, Mékébo, il y a longtemps que vous ne pensez plus à la chose ?

- Je suis un homme, et vous le savez, nous les hommes…

- Oui, je sais. – Pas besoin d’être blanc pour être borné ! - Et maintenant, si vous me disiez le nom de votre client toutanussien.

- Promettez-moi que vous n'irai pas le rencontrer.

- Comme vous semblez tenir à ce que ce monsieur ne soit pas mêlé à cette affaire, je fais un marché avec vous. Je fais enquête sur ses allées et venues au cours de cette période. Et si tout est blanc,- je dirai que je me suis trompé d'homme ! - il n'y aura pas lieu de le déranger. Par contre, si j'ai des soupçons quelconques, je vous en parle avant de passer le voir.

- Je ne peux demander mieux. Son nom est Iba Kimpala. Vous voulez aussi son adresse ? me demande-t-il dans une veine de confidences insoupçonnée.

- Non, ce n'est vraiment pas nécessaire. Si j'en ai besoin, je suis certain que je n'aurai pas de difficulté à la trouver. Si vous poursuiviez plutôt votre récit.

- Iba Kimpala m'avait fait cette demande il y a au moins deux ans, deux ans et demie. Il voulait que je lui procure cette statue à n'importe quel prix. Il me disait que d'avoir en sa possession la déesse Kalemkalem lui assurerait de conserver sa virilité jusqu'au jour où il irait la rejoindre dans les splendeurs du Kilakisla Sanana. Il m'avait aussi confié qu'il l'avait lui-même longtemps cherchée sans succès, qu'il avait même, il y a de cela bien des années, organisé une expédition au Toutanus. Là encore, le résultat fut plus que décevant. Les gens qu'il avait engagés l'avaient trahi. Ils l'avaient battu, lui avaient volé tous ses équipements et l'avaient laissé pour mort. Je vous verse un autre scotch ? s'interrompt-il en me montrant la bouteille.

Pour toute réponse, je lui tends mon verre qu'il se fait un devoir de ravitailler.

- Tous ces malheureux événements l'avaient amené à renoncer à retrouver la merveilleuse statue de cette déesse qu'il aimait tant. Un jour que nous discutions ensemble d'art afwikassien, il me parla de cette fameuse pièce de collection. Et c'est là qu'il me fit la demande expresse afin que je la lui trouve.

- Si je vous suis, vous remontez à plus de deux ans.

- C'est bien ça. Sans lui faire la promesse que je la trouverais, je lui ai quand même dit que je ferais faire certaines recherches, ce qui sembla le ravir car dans les premiers temps, il m'appelait à tous les mois afin de connaître l'évolution de mes recherches. Comme, sans le vouloir, je piétinais, il cessa de m'appeler, sans doute convaincu que la divine chose lui serait à jamais refusée.

Il regarda sa montre en s'informant s'il ne prenait pas trop de mon temps. Comme je lui fais signe que non, il poursuit son récit.

- Il y a trois mois environ, j'ai rencontré Kimpala à une exposition que je faisais dans le but de préparer un encan, qui s'est d'ailleurs tenu il y a à peine deux semaines. Je lui ai alors annoncé que nous avions de bons indices et que tout portait à croire que les chances de retrouver la statue de la déesse étaient meilleures qu'elles n'avaient jamais été, que mes ressources étaient sur une piste et que je comptais bien conclure l'affaire dans, au plus, quelques semaines. La nouvelle l'estomaqua. N'allez pas croire que j'exagère, Le Mince, il en fit même une crise d'angine qui l'obligea à prendre l'une de ces petites pilules que l'on place sous la langue. Il faut que je vous dise que mon client dépasse largement les quatre-vingts ans et que l'annonce que je lui faisais devait sans doute le marquer autant que celle que l'Archange avait faite à Marie. - Sauf que ce que Mékébo lui disait, c'était pas pour le baiser. C'était vrai, l'affaire de la statue ! -

- Vous me dites ça en retenant votre souffle, mais à ce que je sache, il s'en est remis.

- Oui, mais je vous ai relaté ce détail tout juste pour vous laisser voir jusqu'à quel point il était ému et aussi, pour vous démontrer qu'il ne peut être soupçonné !

- Merci pour la précision. Continuez, je vous prie.

- Il y a à peine deux mois, justement au lendemain de l'encan dont je vous ai brièvement entretenu, j'ai reçu un télégramme de l'une de mes ressources. Celle-ci m'avisait que la statue de la déesse Kalemkalem avait été retrouvée dans un petit village toutanussien du nom d'Alavala. Sans perdre un instant, j'accuse réception de son message, tout en lui demandant de vérifier si cette statue est monnayable. Après un léger sondage, - ne pas confondre avec l'autre - il s'avéra que les dirigeantes, car je dois vous mentionner que ce village est mené exclusivement par des femmes, étaient prêtes à négocier cette statue contre certaines améliorations pouvant être apportées à leur communauté. Il ne me restait plus qu'à savoir à combien s'élevaient lesdites améliorations. Le jour même, je fis faire mes réservations afin de me rendre au village d'Alavala qui, comme vous le savez maintenant, est situé au Toutanus. Je voulais entreprendre moi-même ces importantes négociations avec les dirigeantes de cette communauté. Ne parlant pas le dialecte toutanussien, j'avais demandé à ma ressource de m'accompagner afin de me servir d'interprète.

Il fait une pause et me regarde comme s'il voulait vérifier si je conserve toujours le même intérêt pour son récit. Afin de lui signifier que si, je lui adresse un sourire en opinant du chef. Il trempe les lèvres dans son verre et continue.

- Quatre jours plus tard je me retrouvais, comme prévu, à Alavala accompagné de ma ressource, Ella Kassémila, qui, comme je vous l'ai dit, me servait d'interprète. Je fus surpris de ne pas voir d'hommes dans cette tribu. Je savais déjà que des femmes en assuraient la gouverne, mais de là à n'y voir que des femmes, il y avait un pas. Ce fait, convenez-en, est plutôt rare en Occident. Quant à elles, de me voir de couleur les rassura. Elles croyaient que dans notre pays, il n'y avait que des blancs. Je leur ai dit que c'était une grave erreur que de penser ça, que nous étions des millions, et que bientôt, les blancs seraient en minorité, que peut-être, enfin, nous aurions une société un peu plus juste.

À nouveau, il fit une pause, m'adressa un sourire discret, un peu comme s'il attendait ma réaction.

- Continuez, dis-je, je trouve votre récit fort intéressant.

- Pour en revenir à leurs demandes, je dois dire que dans un premier temps, je les ai trouvées tout à fait excessives. Tout d'abord, elles voulaient que je fasse construire un puits de deux mètres de diamètre, au centre du village; que par la suite, je fasse défricher et labourer vingt-cinq kilomètres carrés de forêt tropicale afin de leur assurer une aire de culture permanente. Finalement, elles demandaient que je leur fournisse cent têtes de bétail venant d'Amérique afin de pourvoir la communauté en viande et en lait.

- Là, Mékébo, j’ai quelques difficultés à vous suivre. Vous me disiez tout à l'heure que pour votre client, le prix n'avait pas d'importance. Alors, comment leurs demandes pouvaient-elles être excessives ?

- Il est vrai que Kimpala, dans son enthousiasme, est prêt à payer une fortune pour cette statue. Cela ne me donne tout de même pas le droit de l’escroquer.

- De cet angle, je vous donne raison.

- Pour bien vous faire comprendre la démesure de leurs demandes, je vais vous expliquer. Uniquement pour le puits que ces dames voulaient, j'aurais du débourser au bas mot une somme gravitant autour des quatre-vingt mille dollars. Elles voulaient un puits de deux mètres de diamètre sur une profondeur d'au moins quinze mètres, sur lequel aurait reposé un bassin de six mètres sur un de profondeur. Quant à la coupe du bois et des labours, comme les gens de cette tribu ne voulaient pas trop s'investir dans ces travaux, je devais compter que cette dépense atteindrait facilement les vingt-cinq mille dollars. Quant au troupeau venant d'Amérique, il en coûtait facilement le double du labour. Comme vous le constatez, ces demandes étaient vraiment exorbitantes.

- Mais vous avez tout de même conclu cette affaire ?

- Comme il se doit, je les ai remerciées d'avoir eu la gentillesse de me recevoir. Je leur ai dit que je dormirais sur leurs demandes et que le lendemain, je leur donnerais une réponse. Je me suis ensuite retiré en compagnie de ma ressource et nous nous sommes installés dans la hutte qu'on nous avait assignée.

- Tous les deux dans la même pièce ?

- Et un seul lit ! Mais je n'en étais pas encore là, reprend-il sur un ton apparemment contrarié. Je vous verse un peu de scotch ? enchaîne-t-il pour reprendre contenance.

- Excellente idée, dis-je, en lui tendant à nouveau mon verre.

- J'allais donc vous dire - avant que vous ne m'interrompiez avec votre stupide question, aurait-il ajouté, s'il avait eu des couilles comme les miennes - qu'à peine étions-nous installés qu'une jeune femme pénétra dans notre hutte. L'interprète me dit que cette jeune amazone m'invitait à la suivre à la case de la chef. Selon les instructions que m’avait données Kassémila, je devais m'y rendre seul. Je dois vous dire que ne comprenant pas un mot de son dialecte, je me demandais un peu quel genre de conversation nous aurions, la dignitaire et moi. J'ai insisté auprès de Kassémila afin qu'elle m'accompagne, mais elle me fit comprendre que ce serait là une grave insulte à faire à la chef. Je me résignai donc à y aller seul. Je suivis la jeune femme jusqu'à la case de la chef où elle me fit entrer devant elle. Je fus alors très surpris car la chef m'accueillit dans un français impeccable. Vous comprendrez que ma première question fut de lui demander où elle avait appris à parler si bien notre langue. Elle m'a expliqué qu'elle avait fait des études à l’université de Kitétoéla, au Moroco, dont la langue coloniale était le français, que c'était là, qu'elle avait eu l'occasion d'apprendre notre langue.

Nous prîmes quelques coupes de vin tout en discutant de ses demandes tribales. Pendant que nous discutions, trois hommes, ils étaient les premiers que je voyais depuis mon arrivée, apportèrent une grande cuve qu'ils remplirent d'eau. Pendant tout ce temps, la jeune femme était toujours assise en retrait dans un coin de la hutte, sans bouger et sans dire un mot. Les hommes ayant terminé leur besogne, se retirèrent après s'être prosternés bien bas afin de saluer la chef.

Il y avait plus d’une heure que nous buvions et discutions lorsque, s'adressant à la jeune femme dans son dialecte, elle lui indiqua de s'approcher. Celle-ci, obéissante, vint s'agenouiller près de moi et commença à enlever ses vêtements. Je dois vous dire, Le Mince, que cette jeune femme était magnifique. Et croyez-moi, j'en ai vu plus d'une. La chef, s'adressant de nouveau à moi, me dit que j'allais lui faire l'amour.

- À la petite ? que je m'informe, très intéressé par la suite de ce récit.

- Non, mon ami, et croyez-moi, j'en étais fort déçu. Je ne veux surtout pas dire que la chef était laide à faire des remèdes, mais mon choix se serait porté sur la petite. Elle n'était là que pour m'aider à prendre mon bain. Ensuite, elle devait m'exciter jusqu'à ce que la chef, jaugeant mon excitation, décide qu'il était temps pour elle de me baiser. Faisant bon cœur contre mauvaise fortune, et n'ayant vraiment pas le choix, je me pliai à ce rituel. Comme je vous le disais il y quelques instants, la jeune femme était des plus mignonne. C'est à deux mains, si vous me passez l'expression, que je me suis retenu afin de ne pas la sauter dans la cuve. J'avais le membre qui voulait éclater. La jeune femme en me caressant, présageait sûrement à mes sourires et à mes soubresauts, qu'elle était à deux doigts de se faire embrocher. Lorsque, après une quinzaine de minutes, la chef lui fit signe que le bain était terminé, elle m'aida à me relever tout en lui montrant mon membre des yeux afin qu'elle apprécie le résultat. Je pensais bien que le moment était venu pour la chef de prendre son pied car j'étais tout à fait certain que je ne pouvais être plus prêt. Elle me demanda de m'allonger afin que la jeune femme qui m'avait fait tant d'effet me masse encore un peu.

- Étiez-vous réellement obligé de vous soumettre à tous ces rites ? demandai-je un peu septique.

- J’en ai la certitude, même si à ce moment, je ne me suis pas véritablement posé la question. La curiosité et le désir aidant, je me sentais poussé à aller jusqu'au bout. Je vous rappelle que le traitement qui m'était infligé ne portait pas le nom de torture. La chose la plus malencontreuse pouvant m'arriver était de décevoir la chef en éjaculant avant qu'elle ne m'ait enfoncé en elle, ce qui aurait fort probablement mis en péril la finalisation de nos négociations. Par contre, en refusant de jouer le jeu, je faisais, à coup sûr, avorter nos négociations. Aussi bien dire que je mettais une croix sur la statue de la Déesse. J'étais trop près du but pour ne pas prendre, au moins, le risque de réussir. Vous comprenez ? interroge-t-il en terminant son verre et en me tendant à nouveau la bouteille.

- Tout à fait !

- Tel que me l'avait demandé la chef, je m'étais allongé sur le dos et la jeune femme avait commencé à me palper. Je dois admettre que je n'avais jamais été cajolé d'une telle façon. Pour la fellation, cette petite n'avait vraiment rien à envier à qui que ce soit. C'était un véritable traitement royal. À deux ou trois reprises, j'ai bien pensé décevoir la chef, mais la masseuse pressentait mon éjaculation. Elle cessait ses caresses et me pinçait très fort le bout des seins, ce qui, à ma surprise, enlevait toute la pression éjaculatoire. Cette fille avait certainement un don. Sitôt que j’étais calmé, elle recommençait à me câliner. Ce cérémonial a duré une bonne heure avant que la jeune femme adresse quelques mots à la chef. Celle-ci, à son tour, enleva ses vêtements et vint s'accroupir sur mon sexe en m'ordonnant de ne pas la toucher. Elle ajouta que je devais me retenir longtemps afin qu'elle connaisse pleinement le plaisir donné par un homme noir d'Occident. Que je pouvais caresser Kaméla autant que je le voulais et que si je la satisfaisais, qu'elle me la prêterait pour la durée de mon séjour. La jeune femme s'écrasa délicatement sur mon visage afin que je puisse la goûter, tandis qu'elle pinçait délicatement le bout de mes seins afin de permettre à la chef de profiter le plus longtemps possible de la dureté de mon sexe. Elle connaissait son rôle. Elle s’acharnait à me manipuler avec dextérité afin que la chef ait tout le temps de prendre sa jouissance avant que je n'explose en elle. Après de longues minutes de ce traitement, je crus devenir fou. La chef se branlait sur mon manche tout en me faisant sentir la chaleur humide de sa grotte. Kaméla, subissant le jeu de ma langue, m’inondait le visage tout en m'empêchant de venir. Je la dardais de ma langue et la bécotais avidement. De plus en plus fébrile, elle se trémoussait, accentuait la pression de sa vulve sur ma bouche, mais demeurait silencieuse comme une huître. La pression qu'elle faisait sur le bout de mes seins me démontrait aussi ses élans d'excitation. Lorsque la chef commença à gémir, elle laissa mes seins et je sentis encore mieux le sexe de la chef enveloppant le mien. Ses râles se faisaient de plus en plus pressants et elle me demandait de l'inonder comme elle ne l’avait jamais été. Ce que je fis sans obéir car je ne pouvais plus retenir toute cette sève qu'elles avaient fait monter en moi. D'un geste vif, j'ai reculé Kaméla afin de voir la chef pendant que je l'inondais. À peine ai-je eu le temps de la voir qu’elle revint se placer sur moi en me donnant ses seins. Elle les enfonçait dans la bouche afin que je demeure tout aussi silencieux qu'elle. Elle exerçait une telle pression que je pouvais pratiquement les avaler ! Lorsqu’elle se relevait, je mordillais ses petits mamelons, durs comme des noisettes. La chef, dans un élan rempli de fougue, repoussa la soubrette et vint rejoindre ma bouche qu'elle prit gloutonnement. Je venais et venais encore. À chaque jet qui l'inondait, elle resserrait son étreinte et plongeait sa langue, qui combattait rageusement la mienne ! Quand finalement mon membre tomba épuisé, elle se retira et fit signe à Kaméla de goûter le sperme qu'elle n'avait pu retenir. Je restais là, allongé, presque inerte, pendant que la jeune femme, d'une dextérité linguale peu commune, effaçait les derniers vestiges de notre commune jouissance. Ce faisant, elle dandinait son adorable petit cul au-dessus de mon visage, m’offrant une toison encore toute ruisselante de plaisir.

À nouveau, il fait une pause et m'offre un cigare qu'il dit avoir apporté des îles du sud.

- Si vous trouvez que je vous donne trop de détails, ne vous gênez pas pour me le dire. Il m'arrive parfois d’y aller avec trop de précisions.

- Jusque là, ça va. Vous m'instruisez beaucoup sur les coutumes des gens de cette tribu. Si j'ai à m'y rendre un jour, je suis certain que toutes ces informations me seront fort utiles. Mais pour en revenir à votre sacrifice, si je peux m'exprimer ainsi, vous a-t-il servi à quelque chose ?

- Lorsque je fus remis de cette partouse, elle demanda à Kaméla de m'aider à me rhabiller et de me reconduire à ma hutte. Avant que je la quitte, elle m'informa que les membres du conseil m'attendraient le lendemain vers les neuf heures. À peine arrivés à la hutte, Kassémila, avec un certain sourire, me harcelait de ses questions. Connaissant très bien les coutumes de cette peuplade, elle savait, la bougresse, ce qui s'était passé. Je dus finalement lui admettre que j’avais rarement connu une telle jouissance. Comme la jeune femme était restée dans la hutte, elle conclut que mon hôte, elle aussi, avait sûrement connu de très bons moments.

Il tire sur son cigare et fait quelques halos en libérant la fumée de sa bouche. Ayant avalé quelques larmes de sa précieuse boisson, il continue son récit.

- Après le déjeuner, bien avant l'heure dite, nous étions, Kassémila et moi, présents au rendez-vous. La chef et toutes ses conseillères y étaient elles aussi, mais elles ne firent pas cas de nous, continuant leur conversation. M'informant auprès de mon interprète afin de savoir ce qui se tramait, elle se contenta de sourire en ajoutant qu'elles n'en étaient pas encore au marché. En voyant les regards, que chacune, tour à tour, me lançaient, je compris bien vite que la chef était plutôt à leur relater ma visite à sa hutte. Force me fut de constater qu'elle était beaucoup plus cochonne que discrète, la Négresse. Mais que ne ferais-je pas pour conclure une affaire ? Finalement, après de longues minutes de discussion, le conseil, par la voix de sa chef, me demanda ce que je pensais de leurs demandes. Comme elle s'adressait à moi dans son dialecte, Kassémila dut me traduire la question afin que je puisse y répondre. Premièrement, je leur ai dit que je trouvais leurs demandes justes et raisonnables mais que, malheureusement, je n'avais pas les moyens financiers pour toutes les satisfaire. Lorsque Kassémila eut fini de traduire, un froid s'installa dans l'assemblée. Je restais là sans dire un mot, leur laissant le temps de réagir. Après quelques minutes de discussions entrecoupées de longs silences, la chef me demanda, dans son dialecte, ce que je leur offrais en échange de la statue de la Déesse. Kassémila m’ayant une fois de plus traduit la demande, je leur proposai un puits artésien que j'évaluais approximativement à vingt mille dollars. Je leur ai expliqué en quoi consistait ce puits et aussi la quantité d'eau qu'elles pourraient en tirer. Je leur ai ensuite proposé un troupeau de cent têtes : quatre-vingt-dix femelles et dix mâles. Ce troupeau me reviendrait approximativement à soixante-dix ou soixante quinze mille dollars. Finalement, pour le défrichement de la forêt et le labour, je leur ai offert une somme de dix mille dollars, en leur rappelant qu'une terre défrichée par des étrangers ne portait que des fruits étrangers. Et croyez-moi, Le Mince, cet argument massue eut l'effet escompté. Kassémila ayant traduit simultanément ce que je disais, toutes les membres du conseil avaient entendu, en même temps que la chef, l'ensemble de mes propositions. Chose assez inusitée, je leur ai fait ces propositions sans même avoir vu la statue de la Déesse. Mon geste peut paraître un peu téméraire, mais Kassémila m'avait avertie que ces dames considéreraient comme un grave affront que je demande d'abord à voir l'objet. Tenant compte de ce conseil, j'avais décidé d'attendre qu'elles décident de me la montrer. Après plusieurs minutes de discussion et de regards incertains à mon endroit, elles acceptèrent mais en ajoutant une dernière condition : que je donne mes faveurs à celle d'entre elles que le sort favoriserait. Que pensez-vous que je fis ?

- Vous avez accepté. D'ailleurs, que ne feriez-vous pas pour l'art ? lui lançai-je en souriant.

- Ne riez pas, Le Mince, c'était uniquement pour la statue. C'est donc dire uniquement pour l'argent. Comme je ne peux être chanceux dans tout, le sort voulut que ce soit la doyenne du conseil qui fut l'heureuse élue. Je ne peux pas vous dire quel âge elle avait, mais je peux cependant vous affirmer qu'à côté d'elle, Armandine a l'air d'une collégienne. Et pour celle-ci, il n'y avait pas de cérémonial. Même si Kaméla m'avait été prêtée pour la durée de mon séjour, elle ne pouvait m'aider, l'élue ayant décidé qu'elle ferait tout elle-même. Je vous épargne la suite.

Le lendemain, qui est aussi le surlendemain si je commence le décompte au jour de mon arrivée, on nous montra la statue de la déesse Kalemkalem. En la voyant, j'ai tout de suite compris pourquoi tant de gens avaient essayé de lui mettre la main dessus. Une splendeur, oh oui ! Réellement une véritable splendeur que cette Kalemkalem ! Une statue de marbre noir faisant presque un mètre de haut, sertie d’une bonne centaine de pierres précieuses, dont un diamant d’au moins deux cents points, trônant majestueusement au centre de son front. Juste cette pierre, à elle seule, vaut quelques milliers de dollars. Pour être franc avec vous, cette statue vaut beaucoup plus que le montant que je leur ai alloué, mais n'est-ce pas ça, traiter des affaires ?

- Quand en avez-vous pris possession, demandai-je au narrateur.

- Il y a trois semaines, aussitôt que furent arrivés les équipements pour creuser le puits et qu'un chèque visé au montant de dix mille dollars leur fut remis. Pour ce qui est du troupeau de bêtes à cornes, nous nous étions entendus afin qu'une copie du contrat d'achat et une preuve d'embarquement suffisent pour qu'elles considèrent le bien livré. Les deux livraisons devaient d'ailleurs se rencontrer quelque part en Atlantique.

- Luther m'a dit que vous avez assisté au chargement. C'est exact ?

- Et même plus car la statue a été mise dans une caisse en ma présence, à Alavala. J'ai eu cette caisse avec moi jusqu'au chargement. J'étais aussi présent lorsqu'elle a été embarquée sur le navire et descendue dans la cale de chargement. Elle a donc pris le bateau, tel que prévu.

- Comment l'aviez-vous enregistrée ? continuai-je à interroger.

- L'inscription était : œuvre d'art afwikassienne.

- Pas plus de détail que ça ?

- Je ne voulais pas que tout le monde sache que ce paquebot transportait un trésor.

- Et le nom de ce paquebot, vous en souvenez-vous ?

- Même si je le voulais, je crois que je serais incapable de l'oublier. Le Kadja-Hi-Khan.

- Vous avez les documents relatifs à cet embarquement ?

- Oui, et je les garde dans mon coffre-fort. Vous désirez que je vous les montre ?

- Oui, j’aimerais bien y jeter un coup d'œil.

Il se lève en me demandant de l'excuser, quitte la pièce et revient quelques minutes plus tard en me tendant un document.

Je le prends et y jette un œil. Je constate qu'il s'agit, en effet, de l'enregistrement de son œuvre d'art afwikassienne. La date d'enregistrement correspond au récit qu'il m'a fait. Et comme c'est le cas neuf fois sur dix, la signature de la personne ayant pris charge de l'objet est tout à fait illisible. Fort heureusement, j'ai quelques moyens qui me permettront de l'identifier.

- Si vous voulez m'en faire une copie, je passerai la prendre demain au cours de la journée.

- Je peux vous la faire porter, dit-il fort aimablement.

- Je vous remercie, mais je préfère repasser.

- C'est comme vous voulez.

- Pour en revenir à cette précieuse statue de Kalemkalem, vous l'aviez sûrement faite assurer ?

- Évidemment ! s'exclame-t-il, mais il y a un hic. Imaginez-vous que ces idiots refusent de payer, alléguant qu'il n'y avait pas de représentant de leur compagnie lors du chargement.

- Je présume que vous pousserez un peu cette affaire ? continuai-je, tout comme si je pouvais m'imaginer qu'un homme d'affaires aussi aguerri puisse laisser passer un tel affront. – Y’é noir, y’é pas innocent ! -

- Mes avocats ont ça en main. Selon eux, c'est gagné d'avance. Ils vont payer ! - de vrais avocats ! -

- Vous pouvez me donner aussi une copie de cette assurance ? – Pas celle de ses avocats ! -

- Vous l'aurez demain. Je la joindrai à la copie de l'embarquement.

- Je ne veux pas être plus tatillon qu'il ne le faut, mais pourquoi n'avez-vous pas choisi l'avion ? Il me semble que les risques de vol auraient été minimisés ? Un vol en plein vol, c'est plutôt rare ?

- À qui le dites-vous ! Mais comme, dans les conditions du marché, il fallait que les deux cargaisons se rencontrent, je n'ai pas eu le choix de m'astreindre à accepter qu'elle soit transportée par bateau.

- Mékébo, l'affaire m'intéresse. Je suis très confiant. Y’a pratiquement une garantie sur l'étiquette, je retrouverai cette fameuse statue. Donnez-moi six semaines et la déesse Kalemkalem sera dans votre salon. – Il n’y a pas que les avocats qui sont sûrs d’eux ! -

- Si vous la retrouvez, Le Mince, soyez assuré que ma gratification reflètera ma reconnaissance.

- Mon tarif est de cinq cents dollars par jour, plus mes frais. Je vous fais un rapport à toutes les semaines. Comme ça, vous serez au fait de tous les développements.

- Cela me convient tout à fait.

- Au fait, prévoyez certains autres frais car pour certaines recherches et d'autres activités de filature, j'aurai besoin de deux assistants. Je les ai déjà choisis. Ils sont jeunes et semblent très efficaces. Je leur ai proposé cent dollars par jour ainsi que le remboursement de certaines dépenses. Leurs services sont requis pour une bonne partie de l'enquête.

- Je vous fais entièrement confiance. Et si ces personnes vous sont de bon service, je leur donnerai beaucoup plus que ça. J'attends de vos nouvelles. Avant que vous ne partiez, je veux vous donner une bouteille de ce scotch que je vous ai fait goûter.

Il va tout au fond de la pièce, cherche parmi quelques bouteilles et revient tout souriant, me disant de le déguster à sa santé. Il m’octroie aussi quelques cigares, alléguant que l'un ne va pas sans l'autre.

Je le remercie et le quitte en lui rappelant que je repasserai demain afin de prendre les copies des deux documents.

-Merci, Le Mince, et j’attends de vos nouvelles.

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