Bon sens de bon sens ! Qui ne
se souvient pas des années cinquante ? Francis, lui, s’en souvient. Des années
de craintes et d'interdits. Crainte de Dieu, crainte de l’enfer, crainte de
tout. Des années où toutes formes de désirs, même les plus légitimes, étaient
proscrits. C’est cette année-là, à l’aube de ses neuf ans, qu’il fit une rencontre
qui le marquera pour la vie.
- Silence, taisez-vous ! clame le frère Euclide en lançant une craie qui siffle
aux oreilles de Francis avant de s’écraser sur le mur.
Pas le droit de parler dans cette classe de cinquième année.
Francis tremble, son cœur bat la chamade. Il déteste ces cris, ces gestes qui
le terrifient. Ce qu’il aime le plus, c’est la douceur de sa mère. Il envie
ses sœurs. Elles ne seront jamais des hommes. Il ne les envie pas vraiment,
car l’envie, c’est un péché, tout comme l’orgueil, la gourmandise, l’impureté
et tous les autres.
Le frère Euclide passe le plus clair de son temps à crier. Il lance n’importe
quoi. Tout y passe : crayons, cahiers, craies et brosses.
Il a des poils plein le nez et les oreilles, de la salive collée aux commissures
des lèvres, la tignasse toujours en broussaille et des yeux énormes, comme ceux
d’un crapaud.
Un matin, à cours de munitions, il a lancé l’un de ses souliers. Francis l’a
reçu à l’épaule. Il a basculé de sa chaise. Et comme un malheur n’arrive jamais
seul, sa tête a heurté le pupitre de Jules. Étourdi, meurtri, il a fondu en
larmes.
Avec fracas, dans un froissement de soutane, le frère s'approche de sa
victime. La classe est pétrifiée. Bernard, un doubleur boutonneux, psalmodie
en sourdine la remontée d’Euclide, tout en l’affublant de divers quolibets.
À peine Francis a-t-il le temps de reprendre ses sens que l’ombre du frère le
couvre. Il empoigne le gamin, le secoue, le gifle et crie en lui glaviotant
dans le visage :
- Cesse de brailler, tu n’es pas une fille ! Un homme, ça ne pleure pas !
Facile à dire quand tu portes une soutane, que tu es le prof et que tu prends
un malin plaisir à te défouler en terrorisant les enfants, se disait Francis.
Un homme, ça ne pleure pas, mais ça cogne ! Ma mère ne me frappe jamais, elle,
même lorsque je suis exécrable. Elle m’explique. C’est mon père qui nous varge.
Être une fille, c'est pas juste pour avoir le droit de pleurer, mais parce que
les filles sentent bon. Et les filles, elles ont des seins. Il le sait, il en
a vu dans la revue de son ami Roger. De belles femmes, toutes en couleurs, avec
du rouge sur les lèvres et des seins gros comme des ballons de fête. Il en a
vu, mais juste une fois. Juste une fois où il a vraiment regardé. Il a dit à
Roger de jeter cette revue. Si le frère Euclide le surprend, il le tuera. Il
trouve ça beau, et ça semble si doux, des seins. S’il était une fille, lui aussi,
il en aurait. Il le sait, car, une nuit, il est allé dans la chambre de sa sœur
qui a seize ans. Elle couche toute nue, sa sœur ! Elle est belle et elle
a des seins, sa sœur. Bien sûr, pas aussi gros que ceux des femmes de la revue
de son ami Roger, mais ce n’est pas encore une femme, sa sœur. Il ne le dira
pas à sa mère qu’elle couche avec rien. Il sait que c’est péché. Monsieur le
curé l’a dit : on ne doit pas regarder son corps. Il faut se laver très vite,
et surtout, ne pas trop frotter son pénis, qui s’excite pour rien… Ça aussi,
il ne l’a dit à personne, mais un soir, après son bain, il s’est couché tout
nu. C’était doux, tellement doux que son pénis est devenu tout dur. Effrayé,
il a vite mis son pyjama et a prié Dieu pour qu’il lui pardonne.
S’il était une fille, il serait entouré de douceurs, il aurait des seins et,
surtout, il ne serait pas dans la classe du frère Euclide.
- Je ne suis pas une fille, mais j’ai mal, rétorque-t-il, timidement.
- Silence ! Reprends ta place et plus un mot.
Pas le droit de pleurer et pas le droit de parler.
Le frère Euclide se penche lentement, ramasse sa chaussure et retourne à son
poste en clopinant. Il remet sa godasse, frotte sa soutane, replace son col,
et après s’être bruyamment raclé la gorge, lève les yeux. Il est estomaqué !
Francis n’est plus Francis ! Il le voit complètement nu. Ses cheveux sont longs
et déjà, il a deux petits melons !
Gilles Ruel
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