Chapitre premier…
Une voiture s'immobilise dans un effroyable crissement de pneus. Les portières s'ouvrent et trois hommes en sortent précipitamment. Dans ce tohu-bohu, quelques passants sont bousculés. Une femme ne coiffant pas encore la trentaine est agrippée, et avant qu'elle ne réalise ce qui lui arrive, elle est entraînée de force dans la voiture suspecte. Un homme tente d'intervenir, mais il est frappé en plein visage par l'un des ravisseurs, un géant. Le coup le fait basculer, sa tête heurte un parcomètre et il s'affale sur le béton. Un filet de sang s'agrandit sur le trottoir. L'auto repart en trombe. Quelques passants médusés et impuissants ont assisté à cette scène. À hauts cris et grands gestes, une vieille dame interpelle les policiers qui roulent dans une auto patrouille de l'autre côté de la rue. Une sirène émet un bref éclat, des pneus crissent à nouveau, l'auto patrouille s'immobilise et une policière en sort. Rapidement, elle s'approche de l'homme gisant sur le trottoir, tâte sa jugulaire et retourne vers son collègue qui l'attend, bien calé derrière son volant.
- Vite, une ambulance. Essaie aussi de savoir ce qui s'est passé. Moi, je m'occupe du blessé.
- Est-ce que c'est grave ?
- Je ne peux pas le certifier, mais je pense qu'il y a risque de traumatisme crânien.
Il attrape nonchalamment son émetteur et demande aux ambulanciers de se rendre devant le 2736, rue Delavergeture. Pendant ce temps, la policière revient vers le blessé, un jeune inconnu qui gît sous les yeux des curieux. À nouveau, elle vérifie ses pulsations. Il est toujours inerte mais, au loin, on entend déjà les sirènes qui annoncent l'arrivée prochaine des secours.
Tout en veillant sur le blessé, elle s'informe auprès des badauds, leur demande si l'un d'eux peut lui donner quelques détails sur l'accident, glane quelques renseignements qu'elle ne peut noter. La moutarde commence à lui monter au nez, car son collègue est toujours vissé à son siège et semble attendre la fin de son quart.
- Peux-tu venir m'aider ?
- Ouais, dit-il en descendant péniblement de son véhicule.
- Occupe-t'en pendant que je prends quelques déclarations.
- C'est comme tu veux.
Un des témoins, un homme grand, mince et blond, prétend avoir tout vu. Selon lui, il s'agirait d'une chicane pour une fille. D'ailleurs, ajoute-t-il, les gars sont partis avec elle.
- Faux, s'écrie la dame qui avait requis leurs services.
- Vous étiez là ?
- Oui. Et j'ai tout vu. C'est un enlèvement !
- Êtes-vous certaine ?
Elle lui relate les faits : l'auto arrive et s'immobilise avec fracas, suit la bousculade, la jeune fille est amenée contre son gré et la voiture noire, une vieille Ford, repart en faisant crisser ses pneus. Comme preuve, elle lui montre les traces laissées sur le bitume. Dans un même souffle, elle leur fait part de sa surprise qu'ils ne l'aient pas remarquée.
- Avez-vous eu le temps de voir les ravisseurs ?
- Vous savez, ça s'est passé si vite.
- Et leurs vêtements… Ils étaient habillés comment ?
- En noir. Tous en noir. Et je me rappelle que l'un deux portait des souliers avec une ligne blanche sur la face externe.
- Et vous n'avez pas vu leurs visages ?
- C'est comme je vous ai dit.
La policière prend quelques notes et demande à ce témoin de décliner son identité.
- Alberte Duprégrouillant, veuve. Faut-il que je vous dise mon âge ?
- Je constate que vous êtes majeure, cela me suffit. Donnez-moi votre adresse…
Les formalités complétées, elle aide les ambulanciers, qui conduisent le blessé à l'hôpital Général d'Ici.
…
- Deux bières, mam’selle, réclame Blondin qui, visiblement, force de la braguette,
une pour moé, pis l’autre, cé pour lui, continue-t-il en me montrant du nez.
…
Chapitre second…
" Dernier appel : les passagers pour Ailleurs, Autrepart et Ici sont priés de se présenter à la barrière numéro cinq ", annonce une voix dans les haut-parleurs aéroportuaires.
N'étant pas un habitué de l'endroit, Blondin respecte la consigne aéroportuaire au pied de la lettre.
- Vite, patron, me dit l'Andouille. Y faut surtout pas qu'on l'manque ! M'sieur Dugas s'rait en beau maudit après nu zautres.
Il avale sa bière d'un trait et dans un rot sonore, m'annonce qu'il est prêt.
- Étouffe-toi pas, lui dis-je. Entre le dernier appel et l'embarquement, on a droit à une bonne quinzaine de minutes. J'ai amplement le temps de terminer ta bière. Il sera toujours assez tôt pour aller poireauter sur leurs petits bancs de plastique. Si tu penses être moins stressé en m'attendant là-bas, vas-y. Je te rejoindrai.
- Cé c'que j'vas faire, j'vas vous attendre à la cinq, pis si y sont pour partir avant qu'vous arriviez, j'vas leu dire qu'y vous attendent.
- Merci pour ta sollicitude, mais je serais surpris que ce soit nécessaire.
Blondin part rapidement, comme s'il allait cueillir un gain important à la loto, balançant au bout de son bras l'attaché-case rempli de tous les documents qu'il a pu glaner au cours des trois jours de rencontres portant sur la simplification des processus et procédures d'enquête. Un congrès tuant. Bon dieu de merde que je peux être con, parfois ! Comment j'ai pu accepter l'invitation de Dugas pour participer à cette rencontre ? Je peux dire que cette fois, il m'a vraiment entubé. Réussir à me convaincre que la participation d'un privé dans la discussion pouvait enrichir le contenu. Je l'avoue, je le confesse, je me mea culpabilise, je n'ai vraiment pas été fort. Une fois l'an, minimum, je me donne le droit de me comporter comme un vrai con. Là, je peux dire que d'un seul coup, j'ai brûlé toute une décennie. J'ai été assez con pour imaginer, et même croire, que quelques sous-ministres de l'Insécurité Publique, accompagnés de leurs sbires et d'une quarantaine de chefs de police de différentes villes, pourraient trouver une solution pour simplifier quoi que ce soit. C'est comme je l'ai écrit il y a quelques lignes, il faut être vraiment CON.
Blondin, tel un désespéré, bûche dans la vitre du corridor en me faisant de grands signes. Avant qu'il ne se mette dans les frais, je quitte mon verre inachevé et, d'un pas sûr, je gagne la barrière numéro cinq.
- Y sont su l'bord de partir, dit-il en m'indiquant la salle d'attente déserte et l'agente qui compte les cartes d'embarquement. J'voulais pas partir tu seul. (Surtout depuis qu'il a sa Graziella).
- Monsieur Blondin, monsieur Le Mince, dit-elle en nous remettant la partie de la carte d'embarquement que nous devons présenter en montant dans l'appareil.
- Marci ben, madame, pis cé ti sti là qui é juste en face de nu zautres, demande mon valeureux compagnon.
- C'est bien ça, monsieur Blondin. Faites un bon voyage.
Non mais, faut-il aimer ça, poser des questions niaiseuses pour en sortir une comme celle-là ! Il n'y a qu'un avion devant l'aérogare… et rien ne bouge à part quelques voiturettes ici et là, qui serpentent sans but apparent, sauf peut-être celui de mettre leurs piles solaires à plat.
- Suis-moi, dis-je sur un ton impératif. Je pense qu'avec les indications que nous avons reçues, nous avons de bonnes chances de ne pas nous tromper.
L'agente de bord qui nous accueille est gracile et affiche un très joli minois. Le vent qui la colle au fuselage dessine ses formes et laisse présager des charmes féminins qui en feraient rêver plus d'un. Elle tend la main et recueille nos cartes d'embarquement.
- Sièges trente-cinq A et trente-cinq B. Faites un bon voyage.
- Marci ben, mam'selle, poursuit le zélé, qui se croit obligé de répondre à toutes les niaiseries.
- Si tu n'as pas d'objection, prends le siège du côté du hublot. Je préfère l'allée.
- Cé comme vous voulez. Moé, pour les fois que j'prends l'avion, l'châssis ou l'banc du bord, ça m'dérange pas pantoute. Pourvu qu'shus t'assis d'dans, cé tout c'que j'demande, continue-t-il en riant bruyamment.
Après qu'il eût, dans sa grande délicatesse, pratiquement arraché le rabat qui ferme le compartiment à bagages pour y garrocher son attaché-case, il s'effoire dans son siège en poussant un long soupir.
- Cé ti pas la belle vie, ça, Patron. J'voudrais pas que vous pensiez qu'shus un envieux, mé y'a des fois où cé que j'vous envie un peu.
- Mais de quoi, Blondin ? D'avoir quitté la Pouletterie pour faire les enquêtes que je veux ?
- Nu zautres, au poste, cé du char pis du chiâlage. Cé pas que j'veux parler contre m'sieur Dugas, mais y'a des fois…
- Comment as-tu trouvé ces trois jours de rencontres ? coupai-je avant qu'il ne me tire les larmes.
- À part la fois qu'vous vous êtes l'vé pour leu dire vot' façon de penser, j'ai trouvé ça ben plate. Pis j'pense que j'vas l'dire au boss. Quand y parlent, eux-autres, y sont assez mêlant qu'y a des grands boutes que j'ai rien compris, pis y'en a d'autres où j'écoutais pus. En tout cas, j'ai rapporté du papier en masse. Y lira ça. P'être ben que lui, m'sieur Dugas, y va comprendre.
- N'oublie pas de lui dire qu'il recevra un compte-rendu détaillé des discussions, de leurs tenants et de leurs aboutissants.
- J'vas même y dire qu'ça va être mieux que l'rapport que j'pourrais y faire.
- Prends-tu une bière ?
- Ouais, pis cé moé qui vous l'offre.
La jeune femme qui assure le service est maintenant à deux sièges devant nous. Ses cheveux sont châtains et ses yeux sont bleus comme l'océan. De petite taille et vêtue du costume régulier de la très réputée compagnie Air Scrashmoépâ, elle laisse deviner, sous la soie de sa blouse turquoise, des épaules frêles et une poitrine étonnement volumineuse pour sa stature. À chaque fois qu'elle se penche pour puiser un rafraîchissement, elle disparaît derrière son énorme chariot. Affable et souriante, elle s'enquiert de ce que chacun désire boire ou grignoter. Même si nous ne sommes pas affamés, mon compagnon et moi la dévorons du regard. Elle est d'une beauté à faire rêver. La voilà qui s'approche. C'est enfin notre tour.
- Pour vous, messieurs, ce sera ? demande-t-elle en nous adressant un sourire qui me fait frissonner de la tête aux pieds.
- Deux bières, mam'selle, répond Blondin qui, visiblement, force de la braguette. Une pour moé, pis l'autre cé pour lui, continue-t-il en me montrant du nez.
- Avez-vous une préférence ?
- Pour moi, ce sera une Bleue bien froide.
- Pis la même chose pour moé, mam'selle. Ça fait combien ?
- C'est gratuit. Air Scrashmoépâ vous l'offre.
- Ben des mercis à Air Scrashmoépâ ! Pis tant qu'à être smat, j'espère qui vont nous rendre tout d'un morceau.
- Je l'espère tout autant que vous, monsieur, sourit-elle en nous servant les bières que nous avons demandées.
- Sans doute pour les mêmes raisons que nous, que j'ose, pour la garder près de moi quelques secondes de plus.
- Je ne connais pas les vôtres. Cependant, lorsqu'un avion comme celui-ci s'écrase, cela représente une perte d'au moins trente emplois directs. Étant donné que, par les temps qui courent, ils ne tombent pas du ciel, il vaut mieux que l'on vous dépose sur la piste. Et là, renchérit-elle, je ne vous ai pas parlé des dégâts que le choc entraîne. Ce qui me console, c'est que si je suis dans l'avion au moment du crash, je ne serai pas sollicitée pour ramasser les décombres. Si vous saviez comme je déteste faire le ménage ! conclut-elle en m'adressant un clin d'œil. Et vous, madame, que puis-je vous offrir, demande-t-elle en avançant d'un pas avec son chariot.
- J'vous dis qu'à pas peur de mourir, me souffle le Crédule.
- C'est une blague qu'elle a faite.
- Comme ça, cé pas vrè, l'affaire des emplois ?
- Ça, je pense que c'est vrai. C'est lorsqu'elle me dit qu'elle déteste faire le ménage que je ne la crois pas.
Nous n'avons pas encore bu la moitié de notre bière que les signaux lumineux nous indiquent que c'est le moment d'attacher nos ceintures. Quelques secondes plus tard, une voix presque mielleuse nous demande de " remonter la tablette qui se trouve devant nous ", (sans doute une façon subtile de nous dire de nous mêler de nos affaires) et de placer nos bagages à main sous notre siège. L'avion atterrira à Ailleurs dans sept à huit minutes.
- J'ai même pas fini ma bière, grogne l'Andouille.
- Tu peux garder ton verre si tu ne veux pas le terminer tout de suite.
- Bouaf, aussi ben l'finir, dit-il en l'enfilant d'une gorgée.
Et le rot suit, long et guttural. C'est un plaisir de voyager avec un homme du monde !
La gentille agente de bord récupère maintenant les rebuts des passagers. Lorsqu'elle se penche pour ramasser la canette de mon collègue, j'hume l'exquise fragrance de son parfum, et remarque sans vraiment regarder, la vivacité de ses mamelons, qui veulent percer sa blouse. Elle n'en est que plus jolie. Qu'on se le dise : s'il y a quelque chose de plus joli sur cette bonne vieille terre, on nous l'a caché. (Mesdames, ne soyez pas choquées par cette assertion un peu cavalière ! Je regarde ce que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hommes regardent, sauf que moi, je le dis.)
" L'escale est de trente minutes ", annonce la même voix qu'au départ. Les passagers qui quittent l'appareil sont priés de ramasser leurs effets personnels. Nous vous remercions d'avoir choisi Air Scrashmoépâ et nous vous souhaitons une excellente fin de journée. Les voyageurs à destination de Autrepart et Ici sont priés de demeurer à bord.
Pendant que l'Andouille regarde les images d'une revue distribuée par notre aéroporteur, mes pensées me ramènent à ces trois journées perdues que j'aurais pu utiliser à des choses plus utiles. Des oiseaux rares que ces gens-là. Je suis certain qu'un poulet moyen, et là, je parle de celui qui a des plumes... pas au chapeau, mais au cul, a plus de jugeote que n'importe quel gugusse de cette bande à part. Comme exercice de dilapidation des deniers publics, il serait ardu de faire pire. (Faut dire qu'avec tout ce que l'on paie, il faut que certains se forcent pour en dépenser…) J'étais édifié, comme dirait l'autre. À vue de nez, il semblait évident que la majorité de ces individus, claironnant à tous vents, n'ont jamais fait d'enquête. À moins qu'ils ne souffrent d'amnésie sévère. Difficile de ne pas penser, (surtout quand on a pris l'habitude de penser presque tout le temps), que dans ce système, la connasserie assure le grade.
Après une journée et demie d'élucubrations tout aussi " élucubrantes " les unes que les autres, j'en avais la culotte pleine. J'ai pris la parole sans que personne ne me l'ai demandé. Ceux et celles qui me connaissent me croiront sur le mot. Je leur ai d'abord fait part de mon appréciation, ce qui eût, croyez-moi, un effet bœuf sur cette assemblée de Ruminants en vacances. Les ayant presque tous réveillés, je ne pouvais m'arrêter sur une aussi belle lancée. Je les ai donc entretenus de leur modus operendi qui, selon mon humble avis, (qui, je l'avoue, n'est jamais très humble), leur assurait une certaine pérennité dans la médiocrité de leurs résultats d'enquêtes. L'euphorie fut à son comble lorsque certains remarquèrent que sous mon nom était inscrit : DÉTECTIVE PRIVÉ. N'eût été du courage d'une femme (ce qui me confirmait une théorie de tante Adélyre qui veut que ce ne soit pas les couilles qui en donnent), j'étais pendu haut et court sans autre forme de procès. Je me serais cru au ministère de l'injustice. J'aurais bien aimé impressionner la dame, mais mon intervention fut de trop courte durée. Pas d'envolée oratoire pour toi, Le Mince, à peine un petit décollage, car le trou du cul en chef m'a sommé de me taire ou de quitter l'assemblée. Comme sortir et parler seul dans le corridor équivalait à me la fermer, c'est ce que j'ai fait.
- Monsieur Le Mince, me dit la charmante hôtesse, veuillez attacher votre ceinture, nous décollons dans trois minutes.
- Certainement, dis-je en me redressant. Je crois que je me suis assoupi.
L'avion décolle à nouveau. Le décollage est suivi d'un deuxième service de bar, puis, dans un délai toujours trop court, d'un deuxième " remontez la tablette qui se trouve devant vous ". De nouveau, Blondin n'a pas terminé sa bière, de nouveau il grogne, la cale, la rote, remet sa canette et son verre et, de nouveau, nous atterrissons. Et nous voilà immobilisés pour une " deuxième " trentaine de minutes. (Bravo ! Vous suivez à la perfection. Nous sommes, en effet, à Autrepart). Et nous voilà repartis. Cette fois, c'est la bonne. Dans moins d'une heure, nous serons à Ici.
L'Illustre passe le reste du voyage à siroter quelques gracieusetés de Air Scrashmoépâ, tout en regardant son livre d'images. Les maillots de bain des filles du sud semblent le fasciner. Ayant mis la main sur le journal local, je le feuillette distraitement. Tiens, une nouvelle chronique de Gontrand Dupiedrond. Cette semaine, c'est notre bonne police d'Ici qui en fait les frais. Selon Dupiedrond, il semble que depuis un certain temps, cette bande à part refuse de donner suite à certaines demandes d'investigations. La raison, à ce que je lis, est une coupure récente dans les budgets d'opération. (Dans un hôpital, j'aurais compris car, c'est bien connu, la police, ça n'opère pas très fort !). Comme il se plaît souvent à le faire, Dupiedrond appuie son article sur une déclaration assez fracassante du chef Dugas, qui explique ainsi la situation : " Quand on coupe dans la police, pis que l'citoyen trouve ça ben correct, y faut qu'y s'attende à c'qu'on coupe aussi dans les services, pis qu'y continusse à trouver ça ben correct. Nos services, pis ben d'autres qu'on rend, c'est les enquêtes. Y faut donc qu'y s'attende qu'à l'avenir, on pourra pu tout faire. "
- Peux-tu m'expliquer ça, que je demande à mon compagnon en lui montrant l'article que je viens de lire.
- Ben, cé comme cé t'écrit. Le Boss l'a dit : on pourra pus tout faire.
- Et les enquêtes que vous allez délaisser, as-tu une idée de quel type elles sont ?
- Ben vous savez, moé, j'participe pas ben gros aux décisions. M'sieur Dugas va m'dire quoi faire, pis moé, j'vas l'faire.
Une maudite bonne police ! J'ai bien hâte de voir quelles seront les enquêtes que le grand tacticien va laisser tomber.
Le contact des roues sur l'asphalte de la piste et l'inversion des moteurs, me tirent de mes réflexions et me confirment que nous sommes arrivés sains et saufs. Je modère la hâte de mon compagnon de vol, qui se prépare à m'enjamber pour bondir à la quête de son attaché-case. Au même moment, une agente de bord nous rappelle qu'il faut prendre nos effets personnels avant de quitter l'appareil. C'est ce que le hâtif aurait fait depuis au moins deux minutes si je ne m'étais pas interposé.
L'avion s'immobilise et, d'un même ressort, quatre-vingt-dix pour cent des passagers sont debout dans l'allée. Ils s'agglutinent et soufflent dans le cou de la personne qui les précède en attendant que ceux qui sont les plus près de la sortie récupèrent leurs effets personnels. Je n'ai jamais compris cette hâte à aller faire le pied de grue devant le carrousel à bagages.
Le troupeau s'étant maintenant majoritairement engouffré dans la sortie, je quitte mon siège, au grand plaisir de l'Illustre, qui brûle d'impatience de récupérer sa mallette. Aéroport faisant, le congressiste me demande si, dans les prochains jours, je n'irais pas rencontrer le Boss afin de lui faire un résumé des choses importantes qui ont été décidées. Je lui signifie clairement que non et je le rassure en lui disant que pour les décisions qui ont été prises, il peut facilement s'acquitter de cette tâche.
- Cé pas que j'voulais pas l'faire, mais vous avez plus le tour que moé.
- Ça s'acquiert. Suffit que tu te pratiques un peu. Tiens, voilà Noémie. Veux-tu que je te dépose chez toi ?
- Vous êtes tu avec, à c't heure ?
- Tu prends un taxi ou tu montes avec nous ?
- Ben oui, si ça dérange pas trop.
- Pas du tout. Tu monteras à l'arrière.
Après avoir longuement embrassé mon affriolante assistante et l'avoir serrée très fort dans mes bras, nous rentrons à la maison tout en faisant un petit détour pour laisser Blondin chez sa dulcinée.
…
Le dégueulasse se jette sur elle. Son haleine fétide est repoussante.
Ses mains balladeuses s'imprègnent sur son corps meurtri.
Il la tripote, sa main descend
vers son bas ventre…
Chapitre troisième…
- ¡ Cállate ! ¡No te quejes !
- Mais que me voulez-vous, demande-t-elle dans un flot de larmes.
- ¡ Cállate ! reprend la brute en la frappant sauvagement au visage.
La jeune femme tombe sur une paillasse toute maculée. Un filet de sang coule sur son menton. Atterrée, horrifiée, des larmes plein les yeux, elle enfouit son visage dans ses mains. Son corps est secoué de tremblements et de hoquets. Prise de nausées, elle est à deux doigts de vomir. Qu'adviendra-t-il d'elle ? Que lui veulent ces brutes ?
Le type dégueulasse se jette sur elle. Son haleine fétide est repoussante. Ses mains baladeuses s'imprègnent sur son corps meurtri. Il la tripote nerveusement et sa main descend vers son bas ventre. Elle voudrait serrer les cuisses et refuser l'assaut de cet animal détraqué, mais ses efforts et sa résistance sont inefficaces. Les doigts immondes fouillent son entrejambe. " Qu'est-ce qui m'arrive ? Est-ce que c'est un cauchemar ? " se demande-t-elle. De toutes ses forces, elle tente de se défaire de l'emprise de son agresseur, de le frapper, mais c'est peine perdue. Il est trop fort. Au désespoir, elle mord brutalement la main sordide qu'il avait posée sur sa bouche. Il s'envenime, la gifle à nouveau, et, fou de rage, déchire sa blouse.
- ¡Vas a sentir lo que es bueno ! grogne-t-il en bavant sur elle.
D'une main, il la tient à la gorge, de l'autre, il lui arrache son soutien-gorge. Elle sent son genou se plaquer contre sa vulve. Elle est terrifiée. Elle voudrait crier, mais les sons sont bloqués dans sa gorge. Elle entend des grognements bestiaux et sent le membre agresseur sur son ventre. Se donner, oui, mais être prise de force, jamais ! Si elle en avait la force, si elle le pouvait, elle tuerait ce salaud. Les yeux fermés, envahie par la rage, anéantie par son impuissance, elle sanglote en silence.
- ¿Qué haces imbécil ? clame une voix rageuse.
Le lâche n'a pas le temps de réagir que déjà le nouvel arrivant s'est rué sur lui. La jeune femme est libérée de son agresseur. Dans un premier réflexe, elle ramène ensemble les pans de sa blouse afin de cacher sa nudité. L'inconnu assène une droite au salaud qui, en reculant, s'affale en glissant le long du mur.
-¡Una cobija !, ordonne le sauveteur.
Un homme de petite taille, un peu bedonnant, arrive en trottinant avec l'objet réclamé. Sa tignasse est abondante et grise. Son visage est légèrement parcheminé et sa peau est cuivrée.
- ¡Dásela y saca esta basura !
L'homme fait ce qu'on lui demande. La jeune femme en sanglots saisit la couverture tout en évitant de regarder son sauveteur. Ils sont sûrement du même lot. Elle veut bien reconnaître qu'il l'a sauvée d'un viol certain, mais elle ne peut s'empêcher de le craindre. Que lui veulent ces hommes ? La question lui martèle continuellement l'esprit.
- ¡Si te acercas a esta mujer más de diez pasos, te mato ! crache-t-il rageusement à l'Immonde lorsque celui-ci passe près de lui.
L'homme acquiesce dans une moue hostile.
- Y tú, vigílala.
- Si, senor, dit-il en poussant le Crasseux vers la porte.
- Je vous présente mes excuses, Séñorita Duboisfendu. Ceci n'aurait jamais dû se produire. Cet homme sera sévèrement puni. Sachez qu'aucun de mes hommes ne vous fera de mal, ni par plaisir, ni par méchanceté. Si nous devons vous couper un doigt ou une oreille pour convaincre votre père de payer la rançon, nous le ferons. Mais à part ça, aucun mal ne vous sera fait.
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